«A Bordeaux, il y aura autant de millésimes 2021 que de propriétés»

Une voix chaleureuse, où l’on décèle un délicieux accent du Sud-Ouest, une intelligence remarquable, et un vrai sens du répondant. Voilà l’impression que nous a laissé Thomas Duclos, consultant-œnologue auprès de plusieurs propriétés bordelaises – parmi lesquelles Château Canon, Château Giscours ou encore Château Trolong Mondot. Décrit par certains comme l’anti-Michel Rolland (le plus célèbre œnologue des dernières décennies au sein du vignoble bordelais, ndlr), Thomas Duclos assume son approche plus moderne, tout en n’hésitant pas à lui rendre hommage : «Je ne crache pas sur le passé. Nous faisons ce que nous faisons aujourd’hui parce que nous sommes passés par toutes ces étapes, auxquelles Michel Rolland a participé». Il affirme toutefois mettre en avant l’humain davantage que le prestige des châteaux qu’il accompagne : «Je travaille avec des gens qui se sont posé les bonnes questions aux bons moments. Qui ne sont pas sur l’acquis bordelais, mais dans une démarche de réflexion. Je prends toujours des projets, et non pas des propriétés». 

LE FIGARO. Quels ont été plus grands challenges de ce millésime 2021 ? 

THOMAS DUCLOS. Cette année, le challenge n’était pas technique mais humain. Il a fallu dépassionner la prise de décision. Il y a des millésimes où l’on discute de style, où l’on est impliqué dans l’archi-détail. Là, il fallait avoir la tête sur les épaules, les pieds sur terre, et faire des choix en revenant aux fondamentaux, ce qui es très différent des années précédentes. Il y a eu l’étape du gel, durant laquelle il ne fallait pas lutter toutes les nuits, mais jauger le risque, afin de ne pas user toutes ses cartouches. Puis la lutte phytosanitaire en mai-juin, avec cette forte pluviosité, durant laquelle il fallait pouvoir dire de traiter ou non. Les prévisions météorologiques ayant été très aléatoires, il fallait être sur le pont, et ne pas se poser des questions pendant des heures. Enfin, les vendanges. Pour beaucoup, nous avons été sur une matrice semblable à celle des années 1990, avec des équilibres que l’on n’avait plus vus depuis longtemps. Il a fallu reprendre toutes nos explications, se poser tranquillement, voir si les grosses baies allaient être oui ou non diluées, s’il fallait avoir une crainte face aux petits degrés, etc.  

La grande différence par rapport aux trois millésimes précédents, c’est que l’on faisait alors systématiquement de beaux vins. 

Etant donné le contexte difficile de ces derniers mois, pensez-vous qu’il s’agisse d’un bon millésime ou d’un millésime « classique » ? 

Il est encore très tôt pour le dire, car on ne vendange que depuis un mois. Je n’aime pas dire «classique» car cela cache l’idée d’un petit millésime. Sur de nombreux domaines, je suis agréablement surpris par ce que l’on goûte déjà en cuve. De la fraîcheur, de l’acidité, mais également du gras, et un bel habillage. Je déguste de bonnes choses, surtout sur des terroirs historiques tels que Pomerol, Saint-Emilion ou l’Entre-Deux-Mers, qui ont globalement mieux résisté.  

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Avez-vous eu des moments de crainte, d’enthousiasme ?  

Ma crainte est dans le déséquilibre. En 2021, cela a été plus compliqué dans les équilibres, avec des finales qui seront sans doute un peu austères, des vins qui vont peut-être manquer de juteux et de sucrosité. Cette année, nous allons faire des vins un peu moins « sexy » dans leur prime jeunesse, moins lisibles en primeurs, mais nous allons faire des vins tels que la clientèle les attend aujourd’hui, à savoir pleins de fraîcheur, et non pas des monstres de concentration. Il n’auront pas la mollesse de millésimes solaires. Nous constatons sur ce millésime que les terroirs historiques de Bordeaux, sur des climatologies semblables aux années 1990, peuvent encore faire de grands vins. Il faut remettre cela dans le contexte contemporain, et ne pas avoir peur de faire des vins classiques, mais buvables jeune. 

Comment parvenez-vous à conseiller vos clients dans le cas d’un millésime aussi compliqué ?  

C’est un suivi tout au long de l’année. Notre métier est de dépassionner les discussions. Nous ne sommes pas là pour décider, mais pour venir mettre du rationnel dans les débats. C’est justement dans ces millésimes-là que l’on se doit d’être la plus grosse valeur ajoutée. 

Si l’on devait parler des tendances récentes au sein du vignoble bordelais, pourrait-on évoquer une recherche de davantage de fruit, et par conséquent moins de bois ? 

Je résume cette discussion à la notion de mesure. Le vignoble de Bordeaux est allé loin, car il a pallié beaucoup de choses. En ce sens, je rends hommage aux avancées apportées par Michel Rolland. Il a poussé les maturités afin de contrer la grande hétérogénéité de l’époque. Aujourd’hui, les équipes sont montées en compétences dans tous les domaines. Les hétérogénéités ont été réduites, et l’on a aujourd’hui des vins plus proches de leur terroir. La notion majeure reste l’équilibre, alors le fruit revient, et tout est plus précis. Le bois n’est pas en recul, il est identique, mais avec des fruits plus expressifs, il passe logiquement au second plan. C’est la matière première qui est montée d’un cran, pas le bois qui a disparu !  

Comment a évolué le métier de consultant au cours des dernières années ?

Je dissocie ma vision de technicien et ma vision de consommateur. Il faut se demander comment celui qui va goûter un vin va le vivre, s’interroger sur la façon dont vont être ressenties les choses. Le degré alcoolique n’a pas d’importance. Peu importe si l’on a un vin à 15%, si la fraîcheur est là ! J’aime prendre exemple sur la cuisine. Aujourd’hui, pas un chef ne vous parle de technique, il vous parle d’origine, de philosophie du plat, et laisse ensuite le client goûter. Pendant trop longtemps, nous n’avons pas mis la technique au service du goût. Les choses sont en train de changer.

Quelques mots de conclusion sur ce drôle de millésime ?  

2021 n’aura pas été un millésime «chaise longue», mais un vrai millésime de travail. Malheureusement, ce travail ne payera pas toujours. Tous ceux qui réussiront auront travaillé. Certains qui auront travaillé rencontreront tout de même de grandes difficultés. Ce sera le millésime de l’humilité.  

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