Ariana Grande et la Belle Epoque

En 2018, la chanteuse de R & B, Ariana Grande s’est inspirée de ce décalage visuel pour son clip Breathin. À près de deux siècles d’écart ont été filmées les mêmes bacchanales selon un cadrage tout aussi déstabilisant. Mais le champagne est débouché dans le clip… d’Ariana Grande.

Un assortiment de trompettes orangées

Il pétille dans les coupes. La nuit bat son plein autour de la Suzon des temps modernes qui, à l’inverse du modèle de Manet, a omis d’égayer l’échancrure de sa combinaison de cuir de cet assortiment de trompettes orangées et, anémones blanches qui aimante le regard dans le décolleté de Suzon.

Les anémones et le champagne. Toute une histoire pour la maison Laurent-Perrier. Nous sommes en 1902. La Belle Époque bat son plein. Paris s’encanaille dans des flots de bulles. En 1810, Pierre-Nicolas Perrier et Rose-Adélaïde Joüet s’étaient mariés. Elle est normande, cultivée. Il est botaniste et se targue d’idées très arrêtées sur l’élaboration du champagne. Ils sont amoureux. Entreprenants. Après avoir joint leurs destinées, ils décident de créer une affaire viticole qui portera leurs deux noms accolés : Perrier-Jouët.

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Fournisseur officiel de la reine

Révolution féministe en 1811. Pierre-Nicolas s’occupe de la vigne en visionnaire et opte pour le chardonnay de la Côte des Blancs, un cépage rarement utilisé jusque-là et qui deviendra la signature de la maison. Rose-Adélaïde reçoit, organise des dîners, fait connaître la marque. Leur fils Charles reprend l’affaire en 1848. Botaniste comme son père, il voue un semblable respect à la nature omniprésente jusque dans le parc de la demeure familiale, où il entretient des serres tropicales. À la mort de Charles, ses neveux, Henri et Octave Gallice, lui succèdent. Henri s’impose et impose ses cuvées. Parmi les champagnes les plus secs, favoris des Britanniques, le brut de Laurent-Perrier se distingue. La maison devient le fournisseur officiel de la reine et du prince de Galles.

Au labeur viticole et au rythme d’Épernay, Octave préfère les chevaux et la fougue de la vie parisienne. Il fréquente les artistes à la mode. Et la mode, à la Belle Époque, est éprise de fleurs et de nature. Après Victor Horta en Belgique, l’Art nouveau fait son entrée à Paris. La révolution industrielle est détrônée par le végétal. Hector Guimard décore les entrées de métro d’arabesques et de lianes. La ligne droite s’incline devant la courbe. Avec leurs couronnes de coquelicots sur leurs longs cheveux qui flottent comme des algues, leurs robes vaporeuses dans des coloris pastel, les femmes étirées de l’illustrateur tchèque Alfons Mucha (1860-1939) sont les nouvelles égéries. Sarah Bernhardt sacrifie à la mode. Sur les colonnes Morris, elle s’affiche, fleur parmi les fleurs. André Ruinart perçoit dès 1896 l’intérêt de collaborer avec l’affichiste pour lui demander une «réclame». Le succès est immédiat. Sur un fond rubis, une femme longiligne célèbre Ruinart Père et Fils, une coupe de champagne à la main d’où s’échappe une nuée de bulles comme des petites étoiles vers le firmament. Sa chevelure orange dégringole et s’enroule à la façon des sarments de la vigne autour de son corps drapé de blanc. Bienvenue aux femmes libellules qui boivent du vin blond effervescent. Des femmes libres qui affichent leurs goûts, se débarrassent des guimpes et faux-culs imposés par les hommes et font la fête comme ça leur chante. Le style «nouille» fait souffler un vent de -fraîcheur sur les jeunes filles et sur les beaux-arts. Comme sur l’architecture, le mobilier, la vaisselle…

Avec l’Art nouveau, les plantes prennent leurs aises partout. L’inspiration vient du Japon, des estampes d’Hiroshige et d’Hokusaï, de la représentation d’un univers mouvant, entre terre et ciel. Ainsi l’Ikebana, cet art du bouquet à la japonaise où les fleurs flottent sans entraves.
À Paris, Octave Gallice fait la connaissance du verrier Émile Gallé. Ils sympathisent. Tiens ! se dit l’héritier Perrier-Jouët, pourquoi Gallé ne créerait-il pas un flacon pour la marque familiale ? Gallé s’enthousiasme. Il dessine une brassée d’anémones du Japon ceignant l’épaule et le fût d’un flacon. Un travail magnifique qui célèbre les notes de fleurs blanches caractéristiques de la star d’Épernay. Las. Le projet est trop coûteux. Le motif émaillé exige une chauffe particulière et, au moins dix passages de couleur. Un gouffre financier. Aussi sublimes soient-ils, les proto-types de Gallé sont écartés. Jusqu’à ce jour de 1964 où ses esquisses seront retrouvées sur quatre magnums abandonnés dans la cave. C’est d’une beauté !
La bouteille est réhabilitée. Elle devient l’emblème de la cuvée de Prestige Belle Époque, l’icône maison. Revisitées régulièrement par des artistes contemporains, les anémones de Gallé se parent de mille couleurs, notamment pour une édition limitée de L’Écobox imaginée par la designer Bethan Laura Wood de la cuvée Blanc de Blancs. Intemporel, le travail de Gallé est un chef-d’œuvre à triple titre. Pour l’histoire de Perrier-Jouët, évidemment. Pour la cuvée Belle Époque qui symbolise la constance d’un assemblage dominé jusqu’à aujourd’hui par le chardonnay issu des grands crus de Cramant, Avize et Chouilly. Des notes d’aubépines et fleurs de prunier mâtinées des odeurs de fruits frais du pinot et de celles plus mûres du pinot meunier.

«Mes créations sont des bouquets», lance le chef de cave Hervé Deschamps à l’écrivaine japonaise Ryoko Sekiguchi. La romancière l’interroge par Zoom durant le premier confinement en vue de la publication de Sentir (JBE Books). Un livre délicieux né de leurs conversations. Un exercice périlleux puisque – pandémie oblige – ils n’ont pu se rencontrer dans un premier temps. Après trente-cinq ans de maison, Hervé Deschamps s’apprêtait à passer le relais à Séverine Frerson-Gomez, huitième chef de cave et première femme dans l’histoire de Perrier-Jouët. Alors, quand il mentionne un «bouquet» à une Ryoko Sekiguchi, affamée de sensations comme tous les citadins confinés chez eux, elle croit sentir l’odeur des fleurs. Un «bouquet liquide m’est apparu», écrit-elle. Leurs conversations par écrans interposés «font surgir des sensations gustatives imaginaires…» Ainsi, lorsque Hervé Deschamps lui parle d’un arôme de pivoine qui s’élève du verre de champagne, elle distingue «pour la première fois, la différence entre les pivoines blanches, roses et écarlates, ou entre les pivoines à peine écloses et celles en pleine floraison».

Alors qu’elle a toujours «pensé bêtement que les pivoines avaient un parfum suave», elle découvre leurs notes poivrées. Pour les amateurs de vin rouge habitués à «reconnaître les arômes en aérant le verre ou le tournant», explique Hervé Deschamps, le champagne nécessite «une autre approche car tous les arômes se dégagent en même temps avec la bulle». Les identifier un à un, c’est «essayer de les prendre dans ses bras, se promener dans ce bouquet-jardin», lui répond Ryoko Sekiguchi. Elle ne croit pas si bien dire.

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