Au meeting de Jean-Luc Mélenchon, foule en liesse et programme de rupture

Dimanche 20 mars, place de la République, se tenait le meeting rituel du candidat d’extrême-gauche à quelques semaines du premier tour. Retour sur une journée riche en émotions pour les supporters de Jean-Luc Mélenchon.

Bastille, 13h30 environ. Le service d’ordre – repérable aux brassards rouges qu’abordent fièrement ses membres – sort des cordons de sécurité pour délimiter presse, militants et groupe LFI. En arrière-plan les tambours cognent, des gens fument de leur fenêtre, un journaliste allemand et sa preneuse son se demandent à quelle heure arrivera la rockstar, celui qui est sur toutes les lèvres, la « tortue sagace » comme le surnomment ses soutiens. Dehors, il fait beau, les gens sont détendus. Une impression de barbecue géant auquel on a été convié, comme ça, en passant. Des personnalités publiques ont fait le déplacement : Isabelle Alonso, Didier Maïsto, Aymeric Caron.

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Le journaliste et antispéciste prend la pose avec des militants, tente de suivre trois conversations à la fois, reprend une photo, puis accepte de discuter avant de rejoindre le cortège : « On a le meilleur programme, le plus travaillé et le plus en phase avec des problématiques comme l’écologie » explique-t-il avant d’ajouter : « Je n’y étais pas en 2017 car le programme s’est étoffé, il s’est affirmé, et sur tous les sujets il y a cette volonté permanente de s’abreuver d’informations nouvelles pour à chaque fois être au plus près de la bonne mesure à porter. » Et pourquoi Jean-Luc Mélenchon et pas l’écologiste Yannick Jadot ? « Yannick Jadot, j’appelle cela « l’écologie molle » et je pense que l’écologie aujourd’hui ne peut et ne doit être qu’anti-libérale pour vraiment s’attaquer aux racines des maux. » Et Fabien Roussel ? Le candidat communiste, donné à 4% dans les sondages pourrait faire accéder Mélenchon au second tour si les deux hommes s’alliaient. Aymeric Caron rétorque qu’il n’a « pas l’impression que Jean-Luc mette de distance avec Fabien Roussel », tout en comprenant la « volonté du PC de s’affirmer de manière autonome. » Avant de filer, il glisse, l’air dépité : « J’ai 50 ans, et si je me suis engagé à ce niveau-là, c’est que je pense que les années sont comptées » tout en ajoutant que pour « les législatives qui arrivent, il est très possible que j’y prenne part. »

Arrive ensuite la fanfare qui se poste devant le cortège. C’est elle qui guidera la procession aux sons de Happy (Pharrell Williams), Superstition (Stevie Wonder) ou encore So Lonely (The Police). Mais alors que le saxophone se met à crisser, des hurlements prennent vie de l’autre côté du cordon : un concerto d’applaudissements et d’onomatopées. C’est lui : Jean-Luc Mélenchon, la «tortue», le guide, le grand chef. Accompagné d’Adrien Quatennens et de deux trois visages inconnus, il traverse la foule devant les flashs des journalistes et des militants. La marche commence enfin, de Bastille à République. Raquel Garrido, Danièle Simonnet et Clémentine Autain braillent avec d’autres une comptine : « Vite vite vite la VIème République, abat Macron et toute sa clique ! » Manuel Bompard, oreillette vissée, assure les (très) bonnes relations avec la presse, ravie de joindre l’utile à l’agréable.

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15h et des poussières, place de la République. Des milliers de personnes sont massées autour de la statue de la République laquelle arbore un dossard aux couleurs de l’Ukraine. On y trouve de tout : des vieux, des parents venus en famille, poussettes dans les mains, enfants sur les épaules, des étudiants, des quinquas bien chauds, leurs doudounes étouffées d’autocollants « Union Populaire ». Beaucoup de jeunes actifs également ; l’odeur de merguez se mélange parfois à celle du cannabis. Les drapeaux français se comptent sur les doigts d’une main, laissant place à ceux de l’Union Populaire, des LGBT, de la Palestine. Peu de gens acceptent de répondre aux questions, les regards posés sur l’accréditation en disent long, les moues qui suivent juste après davantage.

La première à accepter – non sans difficultés – est une enseignante à la retraite accompagnée d’une amie : « Macron prend les gens pour des cons ! Il croit que le peuple est stupide et il divise les gens. C’est un type qui humilie du 1er janvier au 31 décembre. » Les médias en prennent aussi pour leur grade : « Les télés et les médias sont en décalage total. Vous êtes à la solde des milliardaires. » Fabien Roussel, un peu aussi : Il « a un écho qui permet une dynamique mais il ne change pas grand-chose. » A l’évocation du bilan d’Emmanuel Macron, le ton change : « On voit ici ce qu’est cinq ans de macronisme. Le monde d’il y a cinq ans n’est pas le même qu’aujourd’hui : les gens ont souffert, il y a une prise de conscience. Les gens se paupérisent. » Sa copine ajoute que « la force de l’Union Populaire, c’est l’équipe » puis l’enseignante reprend, confiante de la portée du programme de « Jean-Luc » : « Les graines sont semées, elles seront durables. » Et si Macron repasse ? « Macron verrouillera l’appareil d’Etat encore plus, il va esclavagiser avec des contrats précaires ou des boulots de merde ! »

Les jeunes sont les plus hermétiques aux journalistes, ils s’en méfient comme d’un premier « bad buzz ». Et puis cette nouvelle génération s’en fiche de la presse, des journaux : soit elle a les siens (journaux Union Populaire et autres canards d’extrême-gauche), soit elle est sur les réseaux sociaux et consomme les informations autrement. Plusieurs petits groupes se forment. L’un d’eux, la petite vingtaine – fringué et maquillé comme Robert Smith -, n’en démord pas : « On peut pas voter facho contre facho au second tour, c’est pas possible ». Trois trentenaires, dreadlocks, drapeau de la Palestine en cape, parlent avec une camarade de passage, laquelle leur dit : « Si j’ai pas mon CDI j’suis dans la merde j’te dis pas » ; un quinquagénaire, de passage lui aussi, ajoute : « Macron et ses copains c’est la Franc-Maçonnerie mais personne le dit ! »

Un hommage au peuple ukrainien

Les discours commencent enfin. D’abord les soldats Thomas Portes (ex-EELV), un avocat qui explique que « des milliers de gens ont été arrêtés pour avoir manifesté » mais aussi que le président sortant « a réprimé les gilets jaunes, les militants anti-nucléaire » avant de conclure : « combien d’yeux et de bras ont été arrachés ? ». Viennent ensuite un syndicaliste qui ressemble à Didier Wampas, Rachel Kéké – porte-parole de la grève des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Batignolles -, la comédienne Audrey Vernon et le maire de Trappes Ali Rabeh. Puis c’est au tour des lieutenants – Autain, Corbière, Obono et consorts – de chauffer le public. Leurs discours ne durent guère plus de trois minutes : parler vite, dire l’essentiel et surtout ne pas déborder pour laisser la place au chef.

Il arrive enfin, devant la foule en délire qui scande son nom et hurle des « Résistance ! ». Mélenchon commence par un hommage au peuple ukrainien, se présente comme un « porte-parole du peuple », affirme qu’il n’a « jamais succombé aux modes » et annonce que l’Union Populaire « va bâtir un monde nouveau : pacifiquement, démocratiquement. » Qualifiant la France de « pays-centre du capitalisme mondial », il fustige la retraite à 65 ans – et la fait huer cinq fois -, les « cadeaux fiscaux », le bilan d’Emmanuel Macron et clos le volet économique de cette phrase : « Le marché c’est le chaos. » Il dit vouloir le SMIC à 1,400 net, en finir avec avec ParcourSup, critique violemment les GAFAM – « Google et Facebook » -, la corruption des élites, et ajoute qu’il « réinvestira tous les gilets jaunes condamnés et indemnisera les victimes d’amputation. » Le discours bifurque ensuite sur l’identité française : « Nous sommes fiers et heureux d’être déjà créolisés. C’est un autre peuple français qui est là ! ». Il prône l’ « altermondialisme [comme étant] la grande cause » à défendre.

«Beaucoup de militants voudraient une alliance Mélenchon-Roussel», explique Nicole, 86 ans

Le rassemblement se termine en musique, grillades et canettes. Sur le chemin, jeunes comme vieux semblent conquis, rassurés, heureux. Une dame âgée accepte de répondre à quelques questions, assise sous un abribus : Nicole, 86 ans – « c’est peut-être ma dernière manif’ » -, secrétaire et militante communiste depuis ses vingt ans. Elle commence : « Je suis communiste de cœur, mais je n’ai plus ma carte. Je ne vote pas Roussel car il ne va pas assez loin. Sur la Sixième République ou le RIC par exemple. » Sa mine guillerette et ses éclats de rire dénotent avec des propos tantôt radicaux, tantôt touchants : « Il faut tout bousculer, virer Macron. C’est le pire président qu’on ait eu, le plus méprisant. J’ai travaillé 42 ans, je touche une retraite de 1,200 euros avec un loyer de 460 euros. Il me reste 400 euros à la fin du mois. » Et dans un second tour Macron-Le Pen ? « Je vote blanc. » qu’elle répond, avant de lancer une pique à Éric Zemmour : « J’ai honte pour la France quand je vois Zemmour. » Si elle souhaite une alliance Mélenchon-Roussel ? « Beaucoup de militants voudraient cette alliance. C’est de l’égo, mais il faut qu’ils discutent. Moi, je suis à l’Union Populaire car c’est celui des deux qui veut changer les choses en profondeur. »

La journée se termine comme elle a commencé : en fanfare, entre les drapeaux, les rires, les bousculades. Certains se précipitent dans les bars alentours pour commenter la prestation, d’autres s’enfoncent dans les marches du métro. La place se vide : les sacs plastiques deviennent cerf-volant, les canettes s’empilent. Les SDF, délogés par les militants cette journée, reprennent leur place habituelle.

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