Boucq entre le Vatican et l’Algérie

Le dessinateur François Boucq publie deux nouveautés : un délire autour d’un petit pape et une relecture tout en humour des événements d’Alger en 1958. Visite à Lille chez un homme toujours inspiré.

La légende veut qu’il dessine plus vite que son ombre. Les sorties quasi simultanées de « Un général, des généraux » et du « Petit pape Pie 3,14 » ne vont pas arranger les choses. Car, oui, François Boucq est un bourreau de travail, assis à sa table toute la journée, samedi et dimanche compris. L’homme, né à Lille en 1955, est tombé dans la marmite dès l’enfance. « À l’école, le dessin me servait à me venger des profs, et ça faisait marrer mes copains. » Le bac en poche, Boucq va montrer ses dessins dans les journaux parisiens. « Le Point » l’engage en 1975. « J’ai rejoint ensuite “Mormoil”, mais le titre était mal géré et s’est cassé la gueule. Gotlib m’a récupéré à “Fluide Glacial”. »

Si le dessinateur publie ses premiers albums au début des années 1980, c’est un défi lancé par provocation par un rédac chef d’« À suivre » qui va le révéler. « Il m’a proposé le scénario de “La femme du magicien” de Jerome Charyn. J’ai accepté immédiatement et ça m’a permis de sortir de l’humour. J’ai compris que je devais faire mon travail au premier degré : quand on dessine une petite fille qui court après des lapins dans une maison labyrinthique, on doit y croire absolument. »

Le public adulte s’enthousiasme pour ses créations. Boucq va élargir sa palette avec Jodorowsky , en lançant « Face de lune » en 1991, puis « Bouncer » dix ans plus tard, décrochant au passage le Grand Prix du festival d’Angoulême. « La question qui sous-tend mon œuvre est métaphysique : pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi l’être humain se débat dans des circonstances qui le mènent à faire des choses en contradiction avec ses valeurs profondes ? C’est un thème que l’on retrouve dans “Un général, des généraux”. »

En 2021, il a donné près de 400 originaux à Lille, sa ville natale

Cette relecture de l’insurrection d’Alger colle aussi avec l’actualité, la France célébrant cette année les 60 ans de la fin de la guerre. « Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’il s’était passé en mai 1958. Nicolas Juncker, le scénariste, a trouvé la façon de raconter la guignolade de l’époque, qui a tout de même débouché sur la naissance de la Ve République. C’est le décalage dans le temps qui permet l’humour. »

Après avoir dessiné cette drôle d’aventure, Boucq a accepté la proposition de « Charlie Hebdo », l’invitant à suivre le procès de l’attentat du 7 janvier 2015 contre la rédaction. « Pour moi, c’était un devoir moral parce que Cabu et les autres dessinateurs étaient mes amis. Mais pour les gens qui étaient dans les box, rien n’a changé. Ils ont tout tenté pour essayer de minimiser leur rôle, afin de sauver leur peau face à la justice. Ils n’ont jamais remis en question ce qu’ils ont fait, leurs convictions sont totalement établies. Après ces trois mois poignants, il m’a fallu trouver un moyen de me détendre l’esprit. »

C’est ainsi qu’est né « Le petit pape Pie 3,14 », déambulant en ville, affublé d’un évêque lui servant de garde du corps. « L’autorité spirituelle m’a toujours semblé moralisatrice, désagréable. Ce petit pape, c’est ma manière de conduire la maison de Dieu », rigole Boucq, refusant néanmoins l’étiquette d’anticlérical. « Parce que c’est bien qu’il existe encore des icônes comme les hommes d’Église. Habillés comme ils le sont, ils sont une bénédiction pour les dessinateurs. »

« Le petit pape Pie 3,14 » Boucq

Demain, Boucq continuera à épuiser ses pinceaux sur ses grandes feuilles blanches. « Mon envie de dessiner est plus ferme aujourd’hui », souligne celui qui déplore que la BD soit toujours méprisée par l’intelligentsia. « Combien de dessinateurs sont invités à la télévision ? Aucun ! L’implicite c’est que le dessin est un univers infantile. Or, sans dessin, il n’y a pas d’écriture. On voit ceux qui font de la BD comme des enfants attardés, alors que nous sommes ceux qui avons le plus exploré le monde des formes. » Pour mieux le réinventer…

«Le petit pape Pie3,14», de François Boucq, éd. Fluide glacial, 56 pages, 12,90 euros. Sortie le 9 février.

« Un général, des généraux», de François Boucq et Nicolas Juncker, éd. du Lombard, 144 pages, 22,50 euros. Sortie le 4février.

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