Château d’Yquem au goût du jour

Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Pierre Lurton, le Président de Château d’Yquem, est sans doute un des meilleurs promoteurs de son vin et de l’appellation Sauternes. Pour faire l’éloge de ses cuvées, l’homme fit références aux moments les plus sensuels de la vie, allant jusqu’à qualifier ses cuvées d’ «orgasmiques». Malgré le verbe et l’énergie de son Président, force est de reconnaître que ce vin encensé depuis des siècles connut une période d’incertitude. Durant quelques décennies, il compta parmi ces cuvées que chacun dit aimer, mais que personne ne consomme. Au lieu d’une relation torride, Yquem vécut une longue période d’amour platonique avec les consommateurs. Il s’agit donc de rallumer la flamme, raviver le désir. Et avant tout de comprendre pourquoi l’attraction avait pu, un temps, disparaître. 

Une partie de la réponse est à trouver à la fin du siècle dernier. Pierre Lurton se souvient de la période traumatisante des années 1970, 1980 et 1990, qui fut difficile pour le château. «A cette époque, sous l’influence de certains critiques et peut-être du marché, pour être dans l’air du temps, l’appellation s’était laissée allée à produire des vins plus lourds, plus puissants, plus riches, plus sirupeux». Le temps d’une génération, le vin prit un mauvais chemin, le goût de la fin du siècle passé marqua les esprits. Malgré ces errements organoleptiques, l’image du domaine, unique Sauternes classé premier cru supérieur, longtemps propriété de la famille Lur-Saluces avant d’être acquis par le groupe LVMH, resta intacte. 

Au début des années 2000, les cuvées retrouvèrent fraîcheur et clarté. Mais pour rendre ce vin de nouveau excitant, peut-être faut-il rompre avec certaines habitudes, certains rituels dépassés. L’associer à la fin du repas, au dessert et à ses montagnes de sucre, quand les papilles gustatives des convives les plus résistants finissent par saturer, est sans doute une hérésie. En outre, Château d’Yquem, considéré à juste titre comme un vin hors-norme, ne sort de la cave que pour les occasions exceptionnelles – baptême, communion, victoire au tournoi de la villa Primrose. Seuls quelques Bordelais disent l’associer, parfois, au poulet rôti dominical. 

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Deux premières leçons ont été tirées de ce constat par l’équipe du château. D’abord, le vin doit être bu dans n’importe quelle circonstance, en dehors de toute célébration. En d’autres termes, ce n’est plus l’événement qui déclenche la consommation, mais bien le vin qui crée le moment exceptionnel. Un changement d’habitude qui fait l’effet d’un vent de liberté. La simple idée de siffler un Yquem juste pour le plaisir rallume d’un coup le désir. En outre, pour que le shoot de saveur soit total, l’idée est de le servir avant le repas. Le palais est encore vierge et les arômes sont décuplés. «Si on pousse un peu l’idée, on finit par se dire qu’Yquem doit vraiment être consommé n’importe quand» souligne Pierre Lurton. 

Les millésimes récents se prêtent bien à une telle dégustation. L’équilibre parfait et la fraîcheur du millésime 2019 se suffisent à eux-mêmes, à n’importe quelle heure. Une façon de renouer en toute décontraction avec ce cru prestigieux. Ensuite, la curiosité naturelle de l’amateur l’amènera à remonter le temps. La propriété est adaptée à l’exercice, avec une riche œnothèque. Il n’y a qu’à goûter, par exemple, un millésime 1967, pour découvrir une autre forme de bonheur. 

Si la commande ou l’ouverture d’une bouteille peut être intimidante ou jugée onéreuse, une consommation décomplexée pourrait sans doute passer par le service au verre. Yquem s’est associé à des établissements, hotels et restaurants de premier plan, partout dans le monde, où il sera proposé «by the glass» comme disait William Shakespeare. En France, on le trouve, entre autre, à Plénitude, le restaurant parisien d’Arnaud Donckele, à l’assiette Champenoise du chef Arnaud Lallemand, près de Reims, ou encore à bord du Venise-Simplon-Orient-Express. Un verre proposé entre 50€ et 80€ selon la contenance (de 7 à 12cl). Pas donné. Mais rappelons que le prix moyen de la bouteille, chez les cavistes, est rarement inférieur à 350€.

Bref, Château d’Yquem décide de laisser de côté un discours trop technique qui n’amuse que les sommeliers et les œnologues, réserve aux professionnels du courtage les notes de dégustation sans âme, délaisse en partie le culte des accords mets-vins souvent trop directifs et décide de jouer la carte de la pure émotion avec un vin qui ne manque pas d’en susciter. Pour compléter ce dispositif, d’ici à la fin de l’année, la propriété prévoit de mettre en avant quelques égéries, des célébrités susceptibles de porter haut les couleurs du soleil en bouteille. «Nous allons recevoir plus, organiser plus de dîners, plus de soirées» annonce Lurton. Bientôt, le château accueillera des chefs dans des restaurants éphémères installés au cœur des vignes. 

L’appellation toute entière pourrait tirer parti des efforts du leader. En ce moment, plusieurs propriétés, parmi les premiers grands crus classés de l’appellation, font preuve de dynamisme. Tel Château Lafaurie Peyraguey avec ses nouveaux aménagements, Château Rieussec qui vient de commercialiser une nouvelle forme de bouteilles. Le Château Guiraud, le Château Clos Haut Peyraguey se montrent aussi dynamiques. 
Outre le travail réalisé pour rendre son vin plus désirable, depuis deux ans, le château a su redonner confiance au monde des négociants et courtiers bordelais. Avec 60 000 bouteilles produites chaque année – ce qui reste un petit volume pour une propriété bordelaise –, il y a fort à parier que la demande dépasse de loin l’offre. Les lois du marché aidant, ce cru souvent qualifié de meilleur vin du monde pourrait aussi devenir le plus cher. 

D’ici là, toute une campagne de travaux de rénovation est programmée au château. Les cours vont être réaménagées, l’entrée principale sera modifiée. Surtout, la propriété étoffe son équipe, avec l’arrivée, comme directeur d’exploitation, du chevronné Lorenzo Pasquini, qui œuvre au côté du maître de chai Sandrine Garbay. De son côté, Mathieu Jullien, déjà attaché aux vins d’exception du groupe, prend en charge la distribution des vins du Château. Pierre Lurton continue de mettre tout cela en musique. On devrait entendre parler d’Yquem. 

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