Chronique « L’air du temps » – Résolutions françaises

La chronique hebdomadaire de Gilles Martin-Chauffier.

Tel un balcon, le bois de la Chèvre mouille de trois côtés dans le golfe du Morbihan. Derrière la poupe s’étend la pointe de Brouel. À marée haute, on se croirait sur le pont d’un bateau. Le promontoire épouse l’eau endormie aux couleurs d’ardoise. Purs, simples, élégants, forts et minces, les pins dressent leurs troncs sombres comme des croix. Du Vran, un peu plus loin, on dirait en hiver des spectres appelant au secours. Glissant sur un tapis d’aiguilles, leurs racines ont l’air de serpents en train de ramper. Au petit matin, sans un pli, tendre comme l’herbe, le golfe ressemble à une immense prairie de frais gazon gris. L’air est si limpide qu’on compte- rait les vagues. On se demande qui a entassé au pied du bois ces amas de pierres énormes, polies, arrondies et adoucies par la mer. Un calme de désert règne, pur comme le froid.

La douceur fatiguée du vent, la caresse voluptueuse du silence, les frissons muets du flux, l’horizon indécis, la sérénité du vide, le jour bas, la lumière mélancolique, rien n’attire l’œil dans ce jardin marin. La vie s’est éteinte. Quand elle passe, la pluie a sous les pins des douceurs paisibles et la fraîcheur impalpable d’une vapeur mouillée. Sans hâte, des escadrons de nuages défilent que des rayons de soleil repoussent tout à coup comme de légers coussins. Soudain, tout s’éclaire. Des flaques de lumière vernissent les rochers d’écailles étincelantes de mica, d’émail, de nacre et d’argent. La vie se rallume et cinquante nuances de gris et d’or servent de pavillon au golfe. Vous êtes à L’Île-aux-Moines, au paradis terrestre. Interpellé par un virus, le monde peut bien s’arrêter, ici rien ne change. À l’heure de la Saint-Barthélemy, de la Fronde, de la prise des Tuileries et de la Commune, tout était pareil : les branches se penchaient vers l’eau comme si elles avaient soif, la mer chuchotait, les crabes cuirassés se dandinaient, les mouettes s’éparpillaient et les îloises priaient pour leurs fils embarqués vers Terre-Neuve.

En politique, tout ce que les candidats savent faire, c’est parler bien de ce qui va mal

Sauf que l’année 2022 va commencer et qu’il va falloir rentrer à Paris, quitter les décors de la reine Guenièvre et retrouver la France en hystérie électorale. Et, là encore, tout va être pareil. En politique, personne ne va annoncer ce qu’il compte vraiment faire, ni ne fera ce qu’il avait annoncé. On ne l’espère même pas. Nos rêves restent modestes. Tout ce que les prétendants savent faire, c’est parler bien de ce qui va mal. Et tout ce qu’ils font ensuite, ce sont des lois. La France marche au pas de loi : 58 en 2020 ! Un Himalaya de textes inaccessibles censés changer nos vies sans que jamais personne ne s’en aperçoive.

Si seulement, cette fois-ci, ils ne nous prenaient pas pour des enfants. Emmanuel Macron pourrait nous dire qu’il est candidat puisque tout le monde le sait. On n’a pas tous la patience d’Audrey Crespo-Mara et de Darius Rochebin, les deux abbés de cour venus chatouiller l’âme du monarque. Valérie Pécresse , elle, ne devrait pas se plaindre qu’on ait donné deux heures sur TF1 au président quand elle-même les a eues quatre fois sur quatre autres chaînes pour expliquer ses projets. Tous pourraient aussi cesser de citer policiers, juges et infirmières, quand on rêve de baisser le nombre de fonctionnaires dans un pays dont ils raillent eux-mêmes le millefeuille administratif. Et puis qu’ils arrêtent de vouloir changer la Constitution! D’où sort cette lubie que personne ne leur demande dans un pays où la plupart des habitants mènent des vies étroites comme un couloir ? Pour autant ne comptons pas sur la gauche pour en profiter. Avant, elle flambait. Son mantra était : « Je dépense, donc je suis. » Maintenant, elle envoie au bûcher les mal-pensants. Mais ne convertit plus grand monde. Comme ultime roue de secours, elle ressuscite une candidate qui avait fait 2,3% à la présidentielle de 2002. Et qui peut croire aux chances d’un leader insoumis dont tous les amis font peur, de Castro à Maduro et de Bernie Sanders à Jeremy Corbin ?

Lire aussi.Chronique « L’air du temps » : Election présidentielle : carnet de campagne

Même les écologistes mobilisent peu. Si peu même que le président n’a pas trouvé un mot à dire du réchauffement climatique pendant ses deux heures de coquetterie pénitentielle. C’est pourtant un sujet vital, le seul en fait. Bien plus que de parier pour savoir si Éric Zemmour attendra d’avoir flambé tous ses droits d’auteur avant de plier bagage. Qu’importe, ce sont eux qu’on va se mettre sous la dent pendant quatre mois. Heureusement, on le sait bien, comme disait Clemenceau : « Ce ne sont pas des aigles qui ont sauvé le Capitole.»

Toute reproduction interdite

Related Posts

Comments

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Histoires récentes