Comment le vin naturel a sauvé le Beaujolais nouveau

«Le beaujo nouveau, c’est dégueulasse». Cette phrase, combien de fois Timothée Tzimakas l’a-t-il entendue de la bouche de ses clients ? «Il faut arrêter avec l’image datée des jus acides pas finis», s’agace-t-il en nous faisant goûter la cuvée Kéké 2021 de Kévin Descombes. Aux manettes de deux bars à vins œnophiles du 10ème arrondissement parisien (La Curieuse Compagnie et La Curieuse Cave), ce sommelier confesse un penchant pour le «bon vin naturel», mais connaît ses classiques. Et il est vrai que ce beaujolais nouveau à 11 degrés, friant, équilibré, se boit comme du petit lait. 

» A LIRE AUSSI : Notre sélection de cinq cuvées pour changer d’avis sur le Beaujolais nouveau 

BananeLand

Mais alors, d’où vient cette mauvaise réputation du Beaujolais Nouveau ?  «Je vais parler sans doute un peu cru», lance Kévin Descombes, franc comme son vin. «Mais la thermovinification, ça nous a vraiment fait du mal». Thermo quoi ? «Tu chauffes ta récolte autour de 70°C pendant 30 à 40 minutes, tu presses, tu refroidis… Et hop ! Tu as tué toute vie bactérienne. Les mauvaises mais aussi les bonnes levures. Celles qui permettent de grignoter le sucre contenu dans les raisins pour le transformer en alcool». Problème : «24 heures après, tu dois réintroduire des levures industrielles… Qui masquent le vrai goût du raisin d’origine». Son confrère Pierre Cotton, en Côte de Brouilly, confirme : «Ce fameux arôme de banane, c’est dû à la 71B, une levure sèche, chimique, que Georges Duboeuf avait beaucoup recommandée». 

Georges Dubœuf Vs Georges Descombes

Décédé l’an passé, ce célèbre négociant a été le premier à faire rayonner la tradition des Beaujolais Nouveaux au-delà de leurs frontières. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Union Viticole beaujolaise, demande à commercialiser des vins en primeur. «Une façon de permettre aux vignerons de sortir de la trésorerie tôt dans l’année», pointe Timothée. Grâce au lobbying de Dubœuf, la première mise en commercialisation a lieu le 15 novembre 1951. C’est le début de la période faste du Beaujolais Nouveau. De l’Europe de l’Ouest à l’Amérique du Nord, le monde entier s’arrache ces petits vins. En 1985, un décret fixe la date de mise à la consommation au 3e jeudi de novembre.  

«D’un côté, ça a été un précurseur», tempère le taulier. «Il a mis le beaujolais nouveau sur la carte du monde, jusqu’au Japon ! Mais de l’autre, c’est aussi le père du BananeLand». Et cela, dans le monde du vin nature, c’est simplement impossible. 

Le fils Descombes acquiesce. Il faut dire que son père, Georges, fait partie des figures emblématiques du Beaujolais nature, aux côtés de Marcel Lapierre, Jean Foillard ou Jean-Claude Chanudet. Dans les années 1980, alors que la chimie se déverse dans les vignes et chais, une bande d’irréductibles s’évertue à reproduire le vin de leurs grands-parents. Ils sont les fils spirituels de Jules Chauvet, négociant, vigneron (et chimiste !), qui pose la pierre angulaire d’une vinification sans intrants. 

Moins de volumes, plus de qualité

«Depuis quelques années, je trouve qu’il y a un retour en grâce du Beaujolais Nouveau, via le vin nature», avance Antoine Sauvignon. Un nom prédestiné pour un caviste ! Il a ouvert Canons, à Poitiers, il y a trois ans. Si les volumes de Beaujolais Nouveaux déclinent d’année en année, ne représentant plus aujourd’hui que 20% de la production viticole du Beaujolais (contre 50% à l’origine), la qualité des vins s’est nettement améliorée.

Un point de vue que partage Arthur Petillault, à la tête d’un désormais mini-empire du pif naturiste, Aux Vins Vivants et Les Ateliers du Vin (pas moins de six adresses parisiennes). Logique, selon lui, que l’on revienne vers un esprit nature : «Avec ce type de vin précoce, où il n’y a pas d’élevages, on est sur l’idée d’un fruit au naturel. Un jus de raisin fermenté au sens strict du terme».

Le vin naturel à la rescousse du beaujolais nouveau ? On aura tout bu, diront les esprits grincheux. «Mais au fond, ce qui est vraiment intéressant» conclut Arthur, «c’est que le Beaujolais Nouveau a ouvert cette culture du primeur à d’autres régions».  Aujourd’hui, il n’y a pas que le Beaujolais qui fait du vin nouveau… et nature ! Et de citer Romain Le Bars à Tavel ou Jo Landron et son Muscadet Nouveau, en Loire.

La rédaction vous conseille : 
» Ruptures familiales en milieu viticole : Laure Jambon et Camille Lapierre, vigneronnes dans le Beaujolais
» Beaujolais : les ambitions du Château de la Chaize
» De jeunes pousses dans le beaujolais

Related Posts

Comments

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Histoires récentes