Deux cargos algériens bloqués à Brest et Marseille pour non-respect du droit maritime

Une inspection des autorités portuaires françaises a révélé des salaires impayés, des conditions de vie insalubres et des défaillances techniques à bord de porte-conteneurs appartenant à la compagnie nationale algérienne. Trois autres sont également immobilisés en Italie, Espagne et Belgique.

Il s’agissait d’une simple escale pour le Saoura, cargo de la Compagnie nationale algérienne de navigation (CNAN). Parti d’Algérie, le porte-conteneurs, censé rejoindre le Canada via le port d’Anvers, est bloqué depuis 8 jours au troisième éperon du port de commerce de Brest. À son bord, les hommes d’équipage attendent leur salaire depuis plusieurs semaines. «Tant que l’armateur n’aura pas rémunéré ses marins, le navire restera à quai», a déclaré René Kérébel, chef du Centre de sécurité des navires de Brest (CSN).

L’épisode pourrait être anecdotique si la même situation n’avait pas été signalée quelques jours plus tôt, à Marseille. Le porte-conteneurs «Tamanrasset», de la même compagnie algérienne, est immobilisé dans le port méditerranéen pour les mêmes raisons de retard de salaire. Dans le port belge de Ghent, le porte-conteneurs «Timgad» est également retenu depuis le 6 septembre. En Espagne et en Italie, deux autres navires patientent aussi dans l’attente d’une mise en conformité.

Insalubrité et défaillances techniques

Le 29 octobre, le service des Affaires maritimes du Finistère a envoyé à bord du Saoura une délégation après une alerte lancée par l’association de défense des marins Mor Glez. Le rapport d’inspection, que Le Figaro a pu consulter, indique des manquements de salaire pour «au moins dix marins», certains depuis juillet, d’autres depuis août. Selon Laure Tallonneau, inspectrice pour la fédération internationale des ouvriers du transport (ITF), la totalité de l’équipage serait en fait concernée par des défauts de paiement, soit 22 marins.

«Les matelots vivent dans des conditions inacceptables», ajoute la représentante syndicale, également membre CGT des marins du Grand Ouest. «Les matelas sont vétustes, les douches insalubres, les canalisations fonctionnent mal». Un constat confirmé par le CSN, pour qui les cabines des matelots du Saoura ne sont pas «dans un état acceptable», et souligne par ailleurs des problèmes techniques : pannes de l’installation de communication par satellite, du système de ballastage et du système LRIT d’identification et de suivi des navires à grande distance. Une telle décision est plutôt rare, précise le service d’inspection des navires, affirmant que le blocage de bâtiments pour non-conformité ne survient que deux à trois fois par an à Brest.

Cette décision s’inscrit en réalité dans le cadre d’une convention internationale, que l’Algérie a ratifiée. La «Charte des gens de mer», élaborée en 2006 pour rappeler les droits des marins, considère comme un «abandon» tout manquement à la paye mensuelle du marin. «La loi française est particulièrement claire sur le sujet : à partir de deux mois de retard de salaire, elle considère que les besoins vitaux des marins ne sont pas remplis, ce qui constitue un délit», explique Laure Tallonneau, inspectrice de l’ITF, qui a demandé à la Direction Mer et Littoral (DDTM) à Brest de faire valoir cette loi. «Tout navire pénétrant dans un port français est soumis à ce règlement : l’armateur reçoit une mise en demeure de l’État français de 72h, qui, s’il n’est pas respecté, peut valoir 75.000 euros d’amende par marin et 5 ans de prison», précise-t-elle.

Combien de temps les navires épinglés vont-ils rester bloqués ? CNAN-Nord et CNAN-Med, les deux branches de la société étatique, n’ont pas communiqué sur le sujet, mais le consulat d’Algérie à Nantes a pris contact en début de semaine avec les autorités portuaires de Brest. «Tout dépendra de la réponse de l’armateur», estime René Kérébel, qui ignore à ce stade si les travaux ont été entamés. «Cela peut être très rapide, mais l’entreprise qui s’en chargera voudra certainement des garanties de paiement». Le chef du Centre de sécurité des navires de Brest assure toutefois que les problèmes techniques sont secondaires. «Dès lors que les salaires seront payés, le reste pourra faire l’objet de discussions», explique-t-il au Figaro.

La compagnie nationale dans la tourmente

Ce n’est pas la première fois que le Saoura est épinglé par des autorités portuaires. Sur le site Equasis, qui recense les manquements dans la vie et la sécurité maritimes au niveau européen, un rapport du port de Cuxhaven en Allemagne indiquait déjà 35 défaillances en novembre 2020 , depuis les coupe-feu inopérants jusqu’aux problèmes de tuyauterie. En 2019 déjà, l’équipage du cargo serait resté 4 mois avec des salaires incomplets selon l’ITF. «Je salue le courage de la décision du CNS», a réagi de son côté le président de l’association Mor Glez, Jean-Paul Hellequin. «Beaucoup de navires passent entre les mailles du filet, mais il s’agit ici d’un État qui ne paye pas ses marins, ce qui est doublement scandaleux».

Le blocage des cargos ne serait-il pas la partie émergente d’une crise plus globale de l’entreprise nationale ? Dans un courrier en date du 3 octobre adressé aux autorités algériennes, dont le ministre des Transports, et que le Figaro a pu consulter, les syndicats de l’entreprise CNAN-Nord à Alger alertaient sur «la situation chaotique» de l’entreprise, et évoquaient un front social en «pleine ébullition» à la suite de la «détention et l’immobilisation de navires.» Selon la missive, signée par le président de la section syndicale du groupe GATMA, dont CNAN-Nord et CNAN-Med sont des filiales, la situation est d’une urgence absolue pour sauver le «pavillon national.»

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