Elena Osipova, rencontre avec la vieille dame qui se dresse contre Poutine

La vidéo de son arrestation a choqué le monde. À 76 ans, l’artiste peintre continue de manifester chaque jour contre la guerre.

Pendant trois jours, Elena Osipova n’a pas pu manger. Le chagrin et l’indignation lui tordaient le ventre. Depuis vingt ans, elle est « la conscience de Saint-Pétersbourg », l’ancienne capitale du tsar puis de la Révolution d’octobre 1917, et la ville de Vladimir Poutine. La grand-mère qui défie l’autorité du président : un symbole. Artiste peintre, elle a le verbe piquant et les coups de pinceau féroces quand il s’agit de dénoncer les crimes du pouvoir russe. Cette nouvelle guerre brise son cœur et blesse son âme, avoue-t-elle, au point que « des pensées noires » lui ont traversé l’esprit : « Je suis complètement anéantie de voir nos soldats tuer nos frères. »

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Sa voix, douce, demeure faible. Elena traîne son corps abîmé par les années. À 76 ans, elle en paraît dix de plus. Elle s’assoit sur le canapé d’une pièce encombrée de tableaux et de pancartes. Elle partage avec d’autres locataires cet appartement étroit. Ses beaux yeux couleur émeraude arment un regard droit, vif. Des cernes de fatigue, glacés et bleuâtres, marquent son visage blafard. La vieille dame a vécu bien pire sous le régime totalitaire de Joseph Staline, mais les heures sombres qu’elle sent venir l’angoissent.

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Elena est presque née sous les bombes, en 1945, au lendemain du siège de ce qui était alors Leningrad. « Ma famille était aisée. Des musiciens et des artistes éduqués, originaires de Smolensk [à 400 kilomètres au sud-ouest de Moscou]. En 1923, mes grands-parents ont fui les autorités bolcheviques locales et se sont installés ici. Ils travaillaient dans une usine de métallurgie où l’on fabriquait des obus », raconte-t-elle. Encerclés par les Allemands et les Finlandais, près de 1 million d’habitants vont périr entre septembre 1941 et janvier 1944, de faim pour la plupart. Dont son grand-père. « On n’a jamais connu les causes exactes de son décès, ni dans quelle fosse commune son corps a été jeté, regrette Elena. Après sa mort, ma mère a étudié la géographie à l’université. Puis elle est devenue infirmière au front, en Biélorussie. Elle a rencontré mon père, radiologue. Il m’a vue une seule fois, à 9 mois, avant d’être renvoyé en Allemagne puis au Japon. » Dans son enfance, les discours de haine de sa grand-mère à l’égard de Staline, davantage encore que les terrifiants combats relatés par sa mère, nourrissent son esprit de contestation. Une forme de résistance intellectuelle, littéraire et artistique se met en place très tôt. Virulente mais discrète.

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Elena Osipova, encerclée par la police, est écartée d’un rassemblement de protestataires à Saint-Pétersbourg, le 3 mars


Reuters

Gardienne au Musée russe, la grand-mère d’Elena lui a fait découvrir les œuvres des grands maîtres. La petite fille a commencé à peindre à 3 ans. Le 5 mars 1953, lorsque le tyran rouge meurt et que disparaît avec lui ce qu’elle appelle la « dictature silencieuse et humiliante », un élan de liberté et d’espoir souffle sur les bords du fleuve Neva. Elle gardera un souvenir ému de ces temps joyeux : elle fréquente le théâtre Mariinski avec sa mère et, à 15 ans, entre à l’école des arts de Roerich, où Marc Chagall a étudié. Cinq ans plus tard, jeune diplômée, elle s’installe dans un atelier d’artistes. Dix années passent. Le régime soviétique surveille, réprime, asphyxie les contestataires. Elena devient professeur de dessin et rencontre Gennady, musicien, sculpteur et peintre qui mourra dans des circonstances étranges en Suède. En 1981, à 36 ans, elle donne naissance à leur fils unique, Vania, emporté par la tuberculose en 2009, à 28 ans.

« 

Je ne suis pas courageuse, je n’ai plus rien à perdre. Le pays est en train de mourir. Il faut hurler notre désaccord

 »

À cette époque, Elena est déjà engagée dans une vigoureuse opposition. Ses premières manifestations commencent deux ans après l’élection du président Poutine. Pendant trois jours, du 23 au 26 octobre 2002, des terroristes tchétchènes ont pris en otage un millier de spectateurs au théâtre Doubrovka de Moscou. L’assaut est lancé. Deux cents personnes, otages et terroristes, vont mourir. Devant sa télévision, Elena s’indigne de la brutalité des autorités. Elle se met à protester dans la rue, à l’aide d’une pancarte destinée à ses compatriotes : « Pourquoi vous taisez-vous ? Le sommeil de la raison engendre des monstres », écrit-elle, citant le peintre espagnol Goya.

«Un mort pour deux millions de roubles » : une toile réalisée après que Poutine a annoncé le tarif de l’indemnisation des familles pour les soldats tués.


Leonid Shteïn

Au fil des années, sa détermination est restée intacte. À chaque coup de sang, elle se jette dehors ; elle y était encore en 2014 contre la guerre dans le Donbass. Les forces de l’ordre connaissent son numéro d’identité par cœur. « J’ai souvent été interpellée, embarquée dans les bus, interrogée, mais je ne risquais pas grand-chose. Aujourd’hui, tout a changé, hélas… La répression est brutale. La dernière fois, les policiers ont cassé mes pancartes. »

Un projet de loi prévoit d’envoyer au front tous les manifestants pacifistes 

Les conflits armés qu’Elena dénonce, Poutine en a fait son principal outil de propagande. Depuis vingt-deux ans, il mène une guerre des esprits, glorifiant l’histoire soviétique, cultivant un patriotisme virulent et diabolisant l’Occident. Sa verve, ses mensonges, son agressivité portent leurs fruits. Une grande majorité de la population soutient ses actions. Les réfractaires, Poutine les écrase. Grâce à un nouvel amendement, ses opposants risquent jusqu’à quinze années de réclusion. Plus de 900 sont emprisonnés depuis le 24 février. Le dimanche 13 mars, le site OVD-Info, une ONG spécialisée dans le suivi des manifestations, rapporte qu’« au moins 268 personnes avaient déjà été arrêtées dans 23 villes. […] Près de 14 700 dans toute la Russie depuis le 24 février ». Deux députés russes ont déposé un nouveau projet de loi : enrôler de force toutes les personnes arrêtées lors de manifestations pacifistes.

Elena avoue sa peur, mais capituler est inenvisageable. Sa détermination impressionne : « Je ne suis pas courageuse. Je n’ai plus rien à perdre. Le pays est en train de mourir. Il ne nous reste que ça. C’est l’unique espoir pour les futures générations, pour Polina, ma petite-fille de 16 ans. Le pays doit se révolter, les militaires et les policiers doivent s’opposer à leur chef ! Par la volonté d’une seule personne, nous voilà entraînés dans la perspective d’une troisième guerre mondiale. Le peuple russe ne doit pas l’accepter, il faut hurler dans la rue notre désaccord. Moi, je continue quoi qu’il en coûte. » 

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