« Il faut le dire clairement, l’agresseur, c’est la Russie»

Ambassadeur des États-Unis auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), Michael Carpenter a répondu aux questions de Paris Match alors que la situation en Ukraine s’envenime.

Paris Match. Vladimir Poutine peut-il vraiment envahir Kiev en soixante-douze heures, comme on le lit dans la presse américaine?
Michael Carpenter. Les forces armées qu’il a massées à la frontière de l’Ukraine, côté russe et biélorusse, sont gigantesques : il y a largement plus de 100000 soldats, des avions de guerre, des hélicoptères d’attaque, du matériel technologique, des munitions, des hôpitaux de campagne dotés d’importantes réserves de sang… Donc, si Vladimir Poutine décide demain d’attaquer l’Ukraine, je n’ai aucun doute sur sa capacité d’arriver très vite à Kiev. En quelques jours, oui.

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Une guerre contre l’Ukraine serait-elle populaire en Russie?
Non. Une attaque terrestre ferait des milliers de morts et de blessés, ce serait un drame humanitaire. Tout récemment, plus de 2000 intellectuels russes et militants des droits de l’homme diffusaient une lettre ouverte dans laquelle ils suppliaient Poutine de renoncer à l’invasion. Mais je constate aussi que Poutine, depuis une quinzaine d’années, a beaucoup investi pour moderniser son armée. C’est peut-être la raison pour laquelle il se sent aujourd’hui prêt à passer à l’offensive. Nous pensons que ce serait de la folie pure, un désastre stratégique pour tout le monde, à commencer par la Russie.

Dans l’article que vous coécrivez avec Joe Biden en 2018 sous le titre “Comment tenir tête au Kremlin. Défendre la démocratie contre ses ennemis” [revue “Foreign Affairs”], vous êtes peu amène envers Poutine, un “bully”, un “harceleur en chef” qui attaquerait ses voisins pour faire oublier la vulnérabilité de son pouvoir… Est-ce le cas actuellement?
En tant que diplomate, je ne peux pas spéculer sur les raisons qui motivent Poutine. Mais je constate que depuis quinze ans il s’est lancé dans une succession d’agressions. Il y a eu la cyberattaque en Estonie en 2007, l’invasion de la Géorgie en 2008, suivie de la reconnaissance illégitime de la République d’Abkhazie [ex-région de la Géorgie, sécession condamnée entre autres par l’Union européenne et les États-Unis], puis l’infiltration secrète en Crimée. Depuis, Poutine ne cesse de provoquer des tensions dans l’est de l’Ukraine. Au total, ces conflits ont d’ores et déjà causé 14000 morts. Il faut dire les choses clairement: l’agresseur, c’est la Russie. Et toute surenchère paraît possible.

Voir aussi :«Nous sommes prêts» : à Kiev, la détermination des réservistes face à la menace russe

Joe Biden semble avoir de mauvaises relations avec Poutine. Qu’en pensez-vous?
Je ne sais pas si leurs relations sont mauvaises mais, dès le début de son mandat, Biden a décidé d’allonger de cinq ans le traité New Start de réduction des armes stratégiques. Il croit à la diplomatie sans filtre, à la relation personnelle, de leader à leader, et il a raison. Malheureusement, Poutine est sceptique face à toute forme de dialogue.

Biden a envoyé 3000 soldats en Pologne, en Roumanie et en Allemagne pour aider les Ukrainiens en cas d’agression. Que peuvent-ils faire face à une armée de 130000 hommes?
Ce n’est qu’un premier pas. En cas d’escalade militaire, vous pouvez être sûr qu’il y aura des ajustements et des troupes additionnelles. N’étant pas membre de l’Otan, l’Ukraine n’est pas protégée par l’article 5, qui obligerait les alliés à la soutenir militairement en cas d’agression. C’est la raison pour laquelle nous envoyons nos troupes dans des pays membres, pour renforcer le flanc oriental de l’Alliance. Mais la supériorité des Russes en nombre de soldats est trompeuse: une offensive terrestre serait catastrophique et laisserait une trace indélébile, notamment vis-à-vis de la jeunesse ukrainienne, massivement tournée vers l’Ouest.

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Le plus important, c’est le contrôle des exportations russes.

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Biden agite le spectre des sanctions économiques pour faire plier Poutine. Beaucoup sont dubitatifs…
Les sanctions financières contre les oligarques ne sont qu’une partie du puzzle. Le plus important, c’est le contrôle des exportations russes. Il porterait un coup très dur à l’économie russe, peut-être pas tout de suite, mais certainement à moyen ou à long terme. En 2014, après l’invasion, nous nous étions contentés de sanctions très limitées. Elles ne concernaient que certaines transactions financières et ciblaient les secteurs de l’énergie et de la défense. On peut aller beaucoup plus loin, et c’est ce que nous avons l’intention de faire en cas d’attaque.

Quel rôle peut jouer la France?
Notre job à tous est de convaincre Vladimir Poutine qu’il a le choix entre deux options: l’escalade militaire, qui serait dramatique, et le dialogue diplomatique, avec la possibilité de négociations sur le contrôle des armes, entre autres. J’espère qu’en allant à Moscou le président Macron lui a mis le marché en main. Sa démarche est tout à fait légitime.

Comment sortir de la crise ?
Certains, comme Henry Kissinger, évoquent une “finlandisation” de l’Ukraine, un scénario où ce pays servirait de “zone tampon” entre l’Est et l’Ouest, sans prendre parti ni appartenir à une alliance militaire… Le président Biden a été très clair là-dessus: nous ne renierons pas nos principes vitaux en ce qui concerne la souveraineté des États, leur droit de choisir librement leurs alliances et leur intégrité territoriale. Si nous laissons faire, alors tout État disposant du plus grand nombre de soldats, de tanks, de missiles et d’avions de chasse dictera aux autres ses propres règles quant à leur avenir. Ce n’est pas dans ce monde que les Américains, les Français ou les Allemands veulent vivre.

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