le mystère des rescapés du Moskva

Quid de l’équipage du croiseur russe, coulé en mer Noire le 14 avril ? Cinq jours après les faits, les premières images n’apportent que peu d’éléments sur le sort des marins.

Une épaisse fumée noire se dégage du château central. Le navire penche à bâbord sous l’effet de la gîte. Ou est-ce le coup de la frappe ukrainienne ? Les premières images du naufrage du croiseur Moskva qui circulent sur les réseaux sociaux depuis dimanche soir, ne donnent que de maigres indices sur ce qu’il s’est réellement passé ce 14 avril en mer Noire. Une seule chose est sûre : le navire gît bel et bien au fond des mers. Pour le reste, qui l’a coulé ? Que devient l’équipage ? Le mystère demeure.

L’authenticité des clichés, selon les observateurs, fait peu de doute. On y voit le navire fortement endommagé, mais d’hommes à bord, point de trace. «Les photos ont été prises au moment où le bateau a déjà été abandonné à son sort», analyse Thibault Lamidel, spécialiste du fait naval. Une courte vidéo, d’à peine quelques secondes, et tournée comme si la main derrière la caméra se voulait discrète, semble confirmer que son auteur «n’était pas vraiment autorisé à prendre des images», note l’expert interrogé par Le Figaro.

La version ukrainienne corroborée

Quoique maigres, que disent les éléments tirés des photographies ? «Le sinistre a visiblement touché la superstructure centrale, et peut-être même les structures de commandement, qu’on distingue à peine derrière les fumées», décrit Thibaut Lamidel. Deux jets d’eau sont visibles, qui tentent d’éteindre les flammes. Selon différents observateurs, ils proviendraient d’un remorqueur de mer russe caché derrière le vaisseau, «le sauveteur SB-922 de Classe Sliva», précise le blogueur Little think tank. «Cela se recoupe avec la présence de cinq bâtiments russes de sauvetage dans les parages au moment des faits», explique Thibault Lamidel. Selon le spécialiste, la lutte contre le sinistre aurait débuté vers 14h ou 15h, avant d’être abandonnée pour procéder à l’évacuation de l’équipage.

Rien ne réfute pourtant, sur les images, la thèse de Moscou, celle d’une explosion de munitions contraignant l’équipage à abandonner le navire. Mais si deux missiles anti-navires subsoniques RK-360MTS «Neptun» ont bien atteint le navire, comme l’affirme Kiev, les traces visibles au niveau et en dessous de la ligne de flottaison semblent le corroborer. Des impacts «précisément à l’endroit où la plupart des missiles de croisière antinavires sont censés frapper», note le blogueur Tyler Rogoway sur son site spécialisé The war zone.

Des victimes probables

Quid des marins ? Là aussi, les versions s’opposent. Pour Kiev, aucun doute, les marins ont sombré avec le vaisseau au fond des mers, puisqu’«une tempête a empêché de sauver le bateau et d’évacuer l’équipage», a affirmé une source militaire, reconnaissant toutefois ne pouvoir donner de détails «faute de données fiables». De son côté, Moscou affirme que l’équipage, qui s’établit entre 485 et 510 marins pour un navire amiral de cette nature, a été «évacué vers d’autres navires de la Flotte de la mer Noire se trouvant à proximité», et serait sain et sauf à Sébastopol.

Sur la base des photographies, un certain nombre de victimes est pourtant fortement probable, estime Thibault Lamidel. «La partie touchée correspond au poste de conduite d’énergie, qui fournit l’électricité à l’ensemble du bateau», explique-t-il au Figaro. Si frappe il y a eu, les missiles ont inévitablement atteint les spécialistes de propulsion situés à ce poste clé. «Sauf si l’alerte a été donnée à temps, ce qui n’est pas exclu», précise toutefois l’analyste. «Tout dépend dans quelle mesure l’accident a surpris l’équipage».

À VOIR AUSSI – Est de l’Ukraine: la ville de Roubijné sous des tirs d’artillerie

«Liste de disparus»

Un autre écho vient également ébranler la version officielle russe. Il s’agit du témoignage d’un père de marin, diffusé sur VKontakte, le Facebook russe, et repris par le média russe Meduza. Le Russe alerte sur le sort de son fils, embarqué comme cuisinier sur le Moskva, et qui figurerait sur une «liste des disparus». «Les gars, s’il vous plaît, diffusez cette information», supplie le père dans un post supprimé une première fois, puis rediffusé.

Le ministre de la Défense russe avait diffusé samedi une vidéo montrant les marins du Moskva en uniforme et en rang, salués par un officier, l’amiral Nikolaï Iévménov. «Mensonge flagrant et cynique !», s’exclame le père du marin. Sur la vidéo, seule une centaine de marins figurent. Pourquoi les autres manqueraient-ils à l’appel ? Sont-ils blessés ? Disparus ? La vidéo ne date-t-elle pas d’avant le naufrage ? Le capitaine du navire, Anton Kuprin, rapporté comme tué dans l’explosion sur les réseaux sociaux, «correspond étroitement» à l’un des personnages figurant sur la vidéo, note sur son blog l’expert en renseignement maritime H.I. Sutton.

Sur le réseau social russe, le père affirme avoir été contacté par plusieurs autres familles de marin. Et enjoint «ceux qui n’ont pas peur» à diffuser son appel, «afin que les bâtards n' »étouffent » pas cette terrible tragédie». «Cela confirme une tendance très répandue dans les armées russes : le manque de transparence sur les pertes humaines», décrypte la chercheuse Anna Colin Lebedev.

Pour la spécialiste de la Russie, l’histoire du Moskva n’est pas sans rappeler celle du sous-marin Koursk, victime d’une double explosion alors que Vladimir Poutine était fraîchement élu à la tête de la Fédération russe. Un mystère resté l’objet de tous les fantasmes, faute de communication institutionnelle. «Quoi qu’il en soit, toutes les hypothèses sont gênantes pour Moscou. Qu’il s’agisse d’une attaque par les missiles ukrainiens, ou d’un feu spontanément apparu sur le bateau, cela ne dit pas de bien des capacités militaires de ce navire, ni de la flotte russe en général».

À VOIR AUSSI – Ukraine: au moins sept morts dans des frappes de missiles sur Lviv, annonce le gouverneur régional

Related Posts

Comments

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Histoires récentes