Lettre à élire – Chronique « L’air du temps »

Le président nous envoie sa déclaration de candidature… dans un style lisse comme un écran d’iPhone. La chronique hebdomadaire de Gilles Martin-Chauffier.

J’imagine la joie d’Élise quand elle a reçu sa fameuse lettre. De la part de Beethoven! Une personnalité aussi connue que l’empereur ou que Metternich. Non seulement je comprends son émotion, mais je la partage. Moi aussi, j’ai eu droit à une attention exceptionnelle. Le président de la République m’a adressé une lettre personnelle. Franchement, je l’ai reçue comme l’été en plein hiver. Il ne l’a malencontreusement pas envoyée à mon domicile parisien. Mais je ne le lui reproche pas. Il voulait d’abord parler à de « vraies gens ». Et je le comprends. Dans la capitale, nous sommes français, bien sûr, mais sans doute moins qu’en province. En plus, on est souvent débordés alors qu’aux yeux de l’Élysée, là-bas, une petite lettre est toujours la bienvenue. Sans me froisser, j’ai donc lu ce message personnel sur le site de «Ouest France».

À première vue, le texte m’a paru un peu long. Mais je m’y attendais. À l’oral aussi, le président prend ses aises. Parfois, je me demande si, micro à la main, il ne se voit pas comme Tarzan sur sa liane. Il étire toujours ses discours comme des chewing-gums. Au moment des gilets jaunes, face à des maires, il lui arrivait de parler quatre à cinq heures. Comme si, tel le vent, ses paroles dispersaient les nuages. Résultat : à force d’être répétés trois fois, ses arguments finissaient aussi délayés que le café américain. À la sortie de ces face-à-face, le public avait l’air aussi épuisé qu’un coureur à l’arrivée du Tourmalet. Mais, excellente surprise, on peut s’écouter parler et ne pas se regarder écrire: son texte n’est pas si long. Ni savant. Au contraire, sa simplicité charme. J’ai horreur des stylos qui font la roue. Écrire en beau style, c’est s’habiller en vieux beau. Rien de tel ici. C’est même l’opposé : on dirait un tableau en noir et blanc plutôt qu’en couleurs. Aucune emphase et un style lisse comme un écran d’iPhone.

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On a un président jeune et séduisant, mais sa grâce et son énergie se sont éclipsées du texte

Une seule formule fera date: «L’enjeu est de bâtir la France de nos enfants, pas de ressasser celle de notre enfance. » Montesquieu recommandait de ne pas mettre de vinaigre dans ses écrits, mais du sel. Là, il n’y a ni l’un ni l’autre. On a un président jeune et séduisant, mais sa grâce et son énergie se sont éclipsées du texte. Non que cette lettre n’ait aucun intérêt. Simplement, elle n’a pas de ton. Cela dit, c’est presque touchant, cette simplicité. En fait, j’ai adoré : le président nous couvre de compliments. Il ne nous rappelle que les bons moments, toutes ces épreuves traversées avec dignité et fraternité. Pas un mot sur les gilets jaunes. Rien de blessant non plus sur les antivax. Parfois, il s’englue dans des formules, « investit dans l’humain », « repose sa citoyenneté sur des engagements de chaque jour», mais sans s’appesantir. On sent qu’il a passé l’éponge, et son indulgence n’a rien de dédaigneux. Au fond, il a raison : c’est fou ce qu’on a fait ensemble depuis cinq ans. On est même sur le point de redresser nos comptes. Et de sortir de la dépendance au gaz, au pétrole et au charbon. Pour ce dernier, je croyais que c’était déjà fait mais ça ne tardera plus. Par délicatesse, il ne dit mot du nucléaire. À ce tact, on sent le négociateur, l’homme qui pèse chaque mot, à l’Élysée comme au Kremlin. Pas question pour lui d’imposer ses idées à la force des crics. Il n’est que chaleur, présence et attention. Son programme se cantonne à un panier de vœux pieux. Des engagements dont on se dit juste que le goût, comme celui des baisers, s’effacera s’il oublie de les renouveler.

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Lire aussi. Kremlin Biceps : Poutine montre les muscles mais la France reste hors du ring

Évidemment, on s’inquiète. Cette démocratie paisible semble trop belle pour être vraie. Au fond, ni le président ni nous ne sommes libres. Vladimir Poutine tire sur la laisse. Incroyable, du reste, ce Russe : il fait penser au mot de Chateaubriand, pour qui « Napoléon était dans une calèche emballée qu’il croyait mener ». Le pauvre a complètement oublié qu’on déclare une guerre quand on veut et qu’on l’arrête quand on peut. Il n’est pas sorti de l’auberge. Avec ça, il a quand même un mérite: nous faire savourer par contraste les charmes d’une démocratie paisible. Et puis, on le sait bien: tous nos candidats promettent de grandes choses avec l’espoir d’en accomplir de petites. Ces rêves, c’est leur luxe. Et une lettre du président en personne, c’est le nôtre. Par ces temps de guerre, c’est comme une missive de croisière rien que pour nous. Merci.

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