Pourquoi le champagne se porte (de nouveau) bien

Dans la première moitié de l’année 2020, l’arrêt brutal des exportations provoqué par l’épidémie mondiale de coronavirus a suscité un vent de panique entre la Montagne de Reims et la Côte des Bar. Pendant quelques semaines, les vignerons et les maisons de champagne ont imaginé le pire. Douze mois plus tard, la situation s’était retournée à une vitesse qui a émerveillé jusqu’au plus blasé des récoltants.

« C’est incroyable », observe Justine Petit-Boxler, la responsable marketing de Champagne Le Brun de Neuville, une coopérative des coteaux du Sézannais qui a accompli d’immenses progrès depuis 2008. La crise sanitaire Covid aurait pu oblitérer tout le travail de Damien Champy, son président. Il n’en a rien été. Par gros temps, ce n’est pas la puissance commerciale mais l’option préférentielle pour la qualité imposée depuis une décennie aux 199 adhérents de Le Brun de Neuville qui s’est révélée gagnante. Dans les pas des artisans vignerons qui veillent aux destinées des domaines Egly-Ouriet, Larmandier-Bernier, Agrapart, Laherte, Vouette et Sorbée, Jacques Selosse ou Jacques Lassaigne et ont imposé leurs champagnes « nouvelle vague » sur la carte des restaurants gastronomiques du monde entier, Damien Champy a compris que seule sa distinction empêcherait le champagne de devenir un vin parmi d’autres en conservant l’aura magique indispensable à un produit grand luxe.

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On en parlera cette année entre les huîtres et la dinde aux marrons : contrairement au prosecco italien ou au cava espagnol, qui ont attaqué le marché des amateurs de « bulles » estivales avec un arsenal d’artifices commerciaux — des reflets orangés de l’Aperol aux verres ballon remplis de glaçons -, le champagne a confirmé ses lettres de noblesse en valorisant une très longue histoire, des terroirs variés, des cépages dédiés et le savoir-faire d’hommes et de femmes qui mettent la main au sécateur, taillent, ébourgeonnent et pétrissent comme du bon pain le raisin lent à mûrir récolté au moment des vendanges. Des hommes, et des femmes, donc ! Ces dernières n’hésitent pas à monter sur un tracteur, ce qui aurait émerveillé les dames champenoises du temps jadis, les veuves Clicquot, Pommery et Devaux. Aux Caves du Forum, 10, rue Courmeaux à Reims, Cédric Pilot note que les vigneronnes sont de plus en plus nombreuses dans l’appellation. C’est Périne Chartogne, à Trois-Puits, sur la Montagne de Reims ; Louise Brison en conversion biologique dans l’Aube ; l’ancienne danseuse internationale Aurore Casanova, qui affectionne les vinifications peu interventionnistes dans son chai de Mardeuil, dans la Vallée de la Marne.

En face des Caves du Forum, à l’épicerie-buvette-cave à vins Au bon manger (7, rue Courmeaux), Aline Serva a poursuivi la liste de ces vigneronnes de talents qui sont en train de donner un nouveau visage à leur région en privilégiant la culture biologique des vignes et les micro-cuvées parcellaires : Éliane Delalot à Essômes-sur-Marne, Marie Courtin à Polisot, Élise Dechannes aux Riceys. Aline Serva n’affiche aucune préférence. Ce qui importe pour elle, ce sont les « vibrations du moment ». Elle place très haut les pinots noirs que produisent Bénédicte Ruppert et Emmanuel Leroy dans l’Aube depuis 2009. Et signale à l’attention des curieux le champagne gourmand vinifié et mis en bouteilles par Salima et Alain Cordeuil à Noé-les-Mallets, plus au nord, mais toujours sur la Côte des Bars. Au bon manger, où je me suis attablé après avoir retrouvé le sourire de l’ange sur le portail de la cathédrale de Reims, Aline et Éric Serva m’ont redit ce que j’ai entendu partout où j’étais passé depuis les vendanges, Aux crieurs de vins à Troyes (4, place Jean-Jaurès) ou au Sacré Bistrot d’Épernay (2, place Auban-Moët) : « Il se passe aujourd’hui des choses merveilleuses en Champagne. On découvre de nouveaux noms tous les jours. C’est fabuleux».

À Beaunay, dans les Coteaux du Petit Morin, Maxime Oudiette est l’un de ces jeunes vignerons qui vont faire parler d’eux. « Un jour, j’ai compris que le champagne n’était pas un vin faiblard qui devait s’effacer devant la bulle », explique ce garçon aux solides convictions personnelles qui a commercialisé ses premières bouteilles en 2000. Au Wine Bar à Reims (16, place du Forum), Camille met en avant la cuvée Copin Pinot Noir imaginée par Alban Corbeaux pour le domaine Pierre Deville. La moyenne d’âge des consommateurs attablés au Wine Bar permet de rassurer ceux qui craignent que le champagne, à l’instar du bordeaux, soit victime de bashing de la part des jeunes buveurs au palais formé à l’école du vin naturel. Les gros terroirs à pinot noir de la Montagne de Reims et de la Côte des Bar, où la famille Drappier régale les amateurs de champagne juteux et croquants – et même de vins sans soufre ajouté – avec 1,5 million de bouteilles produites chaque année, assurent l’approvisionnement.

Dans ses différents États et Empires, le champagne se porte très bien. Président de la mission Unesco, Pierre-Emmanuel Taittinger s’en félicite : « Dans un monde souvent angoissé, secoué par des crises sans nombre, le champagne a une mission de bonheur. » La tragicomédie du mois de juillet 2021, quand une loi russe a interdit aux producteurs français d’écrire le mot « Champagne » en cyrillique sur leurs bouteilles, est oubliée. En russe, en anglais, en japonais ou en chinois mandarin, le champagne, même affublé d’une contre-étiquette aux mentions dévalorisantes, ne sera jamais un « sparkling wine » comme les autres. Les 300 millions de flacons qui sortent chaque année des profondeurs pétillantes des caves de Champagne ne se sont pas noyés dans l’océan des 5 milliards de bouteilles de « sparkling wine » produites dans le même intervalle en Italie, en Allemagne, aux États-Unis ou en Argentine à destination du milliard de membres de la nouvelle classe moyenne mondiale.
L’épouvante des premiers mois de la crise sanitaire oubliée, la vente de la plupart des champagnes réputés, qu’ils soient produits par des vignerons ou par des grandes maisons, est désormais basée sur un système d’allocations, c’est-à-dire sur des quantités – toujours plus – limitées [????? pas clair !!!!] réservées à des clients de longue date.

« Mais les caves sont pleines et il y aura du champagne pour tout le monde, confie Maxime Toubart, le président du Syndicat général des vignerons de la Champagne. Nous n’allons pas vendre 400 millions de bouteilles, mais nous finirons entre 315 et 320 millions». Ce qui tranche avec les 244 millions de bouteilles expédiées l’an passé. « Nous avions beaucoup d’incertitudes sur la vitesse à laquelle nos marchés allaient se remettre en place, poursuit Maxime Toubart. Certains pensaient qu’il faudrait attendre 2030. La sortie de crise nous prouve que les gens pensent au champagne. C’est un produit de gastronomie qu’ils ont envie de boire».

Cet enchaînement d’une situation d’inquiétude à une situation d’euphorie prouve que le champagne demeure un vin très à part. En croissance avant la crise, le marché français des crémants (Alsace, Bourgogne, Loire, Jura) n’a pas encore regagné ses positions. Après les très belles années 2018, 2019, 2020, une vendange 2021 difficile en Champagne, où la qualité était bonne mais la quantité moyenne, n’a pas fait cesser l’allégresse. À Épernay, le Musée du vin de Champagne et d’Archéologie régionale a rouvert ses portes dans l’ancienne maison de Charles Perrier après vingt-deux ans de fermeture. En sortant de sa visite, on peut se rendre dans la boutique du syndicat général des vignerons, où une centaine d’adhérents ont choisi une de leurs cuvées. Une coupe suffit pour s’en souvenir : le champagne est le vin des bien portants.

A suivre. 

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