pourquoi les couloirs humanitaires sont-ils si difficiles à créer ?

DÉCRYPTAGE – Le ministère russe de la Défense a annoncé mercredi soir un cessez-le-feu à Marioupol, qui devrait permettre d’ouvrir des «couloirs humanitaires» d’évacuation des civils, déjà maintes fois reportés.

Les couloirs humanitaires ne cessent de faire partie des points de négociation des pourparlers entre Russes et Ukrainiens, depuis le début de la guerre en Ukraine fin février. Mercredi soir, le ministère russe de la Défense annonçait un très attendu cessez-le-feu local, dans la ville assiégée de Marioupol, afin de permettre l’évacuation de civils via des «couloirs humanitaires».

Ville portuaire stratégique sur la mer d’Azov, assiégée depuis des semaines par les Russes, Marioupol ne compterait plus, aujourd’hui, que 160.000 habitants, vivant dans des conditions dramatiques, sur les 400.000 en temps normal. Depuis début mars, l’ouverture de couloirs humanitaires pour évacuer les civils de cette ville ne cesse d’être annoncée puis finalement reportée, les deux parties s’accusant mutuellement de ne pas coopérer. Même la tentative conjointe de la France, de la Grèce et de la Turquie d’organiser ces convois, annoncée lundi, a fini par être avortée mardi.

De premiers couloirs humanitaires avaient toutefois permis, du 10 au 17 mars, l’évacuation de 30.000 personnes, selon le maire. Depuis, des centaines de milliers de civils ont fui par leurs propres moyens, ou par l’intermédiaire d’autres convois humanitaires annoncés par les autorités ukrainiennes, voire russes.

Comment se négocie et s’organise un couloir humanitaire en temps de guerre ? Pourquoi sont-ils si difficiles à mettre en œuvre en Ukraine ?

Qu’est-ce qu’un couloir humanitaire ?

Un couloir humanitaire est avant tout «une représentation de l’esprit, pour que des civils puissent se déplacer d’un point A à un point B, mais on en a vu très peu dans les conflits armés qui fonctionnent», prévient d’emblée Frédéric Joli, porte-parole du CICR.

Le droit international humanitaire n’évoque jamais en tant que tel l’expression de «corridors ou couloirs humanitaires», mais plusieurs règles peuvent s’y rapporter. L’article 17 de la IVe Convention de Genève sur la protection des civils en temps de guerre indique notamment que «les parties au conflit s’efforceront de conclure des arrangements locaux pour l’évacuation d’une zone assiégée ou encerclée, des blessés, des malades, des infirmes, des vieillards, des enfants et des femmes en couches (…)»

Comment se déroulent les négociations ?

Des négociations ont lieu en amont entre les parties belligérantes, notamment sur la tenue d’une trêve locale, condition sine qua non d’ouverture de couloir humanitaire. Des parties tierces peuvent, mais pas nécessairement, prendre part à ces négociations. Des pays tiers ou des ONG, notamment le CICR qui, «comme intermédiaire neutre et gardien des Conventions de Genève , peut proposer ses services ou être directement contacté par les belligérants», indique Frédéric Joli.

Un accord doit alors être trouvé par les belligérants pour établir les termes du couvre-feu et de mise en place du corridor (durée du couvre-feu, zone géographique, logistique, etc.).

Comment la sécurité des civils est-elle assurée ?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, «il n’y a pas d’escorte armée» des civils, précise Frédéric Joli, «car ce serait la meilleure façon, pour le CICR, d’être perçu comme une partie au conflit». La sécurité des civils repose donc entièrement sur le respect du cessez-le-feu.

En revanche, il existe des mesures de «sécurité passive» : «le drapeau de la croix rouge ; les notifications : on est en contact permanent avec les parties en conflit, on signale l’heure à laquelle nous passons pour que la sécurité et la trêve locale soient bien garanties ; des points radios avec notre base arrière pour dire où on en est, car si on tombe dans des combats, il faut pouvoir prévenir», raconte le porte-parole du CICR.

Pourquoi un couloir humanitaire est-il difficile à instaurer ?

Plusieurs corridors humanitaires ont permis l’évacuation de civils en Ukraine. Notamment à la mi-mars mars à Soumy (nord-est), où le CICR a évacué des milliers de personnes à bord de 80 bus. «Cela a procédé d’un accord entre les parties, prévoyant un cessez-le-feu», précise Frédéric Joli. Les autorités ukrainiennes avaient également annoncé le 10 mars de telles évacuations à Trostianets et Kranopillia (nord-est) ; dans les banlieues de Kiev ; ainsi qu’à Izioum (est).

Mais à Marioupol, port stratégique sur la mer d’Azov assiégé par les Russes, l’instauration de tels couloirs semble beaucoup plus ardue. Depuis le 7 mars, plusieurs couloirs humanitaires ont permis l’évacuation progressive de dizaines de milliers de civils, ont annoncé les autorités ukrainiennes, vraisemblablement organisés avec des ONG locales – dont 30.000 personnes évacuées du 10 au 17 mars, selon la mairie. Au cours des dernières semaines, quelque 75.000 autres personnes ont pu être évacuées de Marioupol, indiquait jeudi 31 mars Iryna Verechtchouk, vice première ministre ukrainienne.

D’autres évacuations pourraient avoir été organisées par les Russes : jeudi 31 mars, la municipalité accusait ainsi Moscou d’avoir évacué «contre leur gré» plus de 20.000 habitants de Marioupol vers la Russie.

Le CICR, de son côté, avait été mandaté «tant par les Russes que les Ukrainiens» pour évacuer des civils à la mi-mars, rapporte Frédéric Joli. «Les deux fois, cela a échoué», déplore-t-il avant d’en détailler les raisons. Tout d’abord, l’accord entre les parties n’était pas allé suffisamment «dans les détails», notamment la partie logistique et la durée de la trêve locale : «il y a des centaines de milliers de personnes bloquées, or il faut des véhicules. Et en cas d’hostilités actives, si on n’a pas précisé de durée maximale de la trêve – 24h, 48h ? -, il suffit qu’un coup de feu parte pour retrouver une situation extrêmement volatile», explique Frédéric Joli.

Par ailleurs, pour qu’un couloir humanitaire fonctionne, il faut que toutes les parties respectent l’accord conclu. «Or, l’une des deux parties a rompu le nécessaire cessez-le-feu», rappelle le porte-parole du CIRC, en allusion aux accusations ukrainiennes de violations russes du cessez-le-feu.

Enfin, la question de la sécurité des personnes civiles, depuis leurs abris jusqu’au point de départ du couloir humanitaire, reste cruciale. «Convaincre des civils épuisés, terrorisés, qui se terrent dans des caves, de se rendre au point de départ du fameux corridor est un vrai problème, souligne le responsable du CICR. À Marioupol, les gens risquent de s’exposer à des risques importants».

Quels intérêts Russes ou Ukrainiens auraient-ils à empêcher les couloirs humanitaires ?

Si la création de couloirs humanitaires avait été actée dès le 3 mars par les deux parties, en réalité, la Russie avait proposé, dans un premier temps, que les deux tiers de ces couloirs puissent permettre aux civils de rejoindre… son propre territoire ou celui de la Biélorussie, son alliée. Les autorités ukrainiennes avaient donc refusé, les corridors se retrouvant sous contrôle russe. Lors d’une autre tentative à Marioupol, une route d’évacuation était en réalité «minée», avait dénoncé le directeur des opérations du CICR.

Preuve que ces fameux corridors peuvent devenir, à l’instar des civils pris en otages, de véritables armes de guerre. Côté russe, ils peuvent s’inscrire dans une stratégie militaire, celle du siège de zones urbaines densément peuplées, soit pour y mener l’assaut, soit pour pousser l’ennemi à capituler, en exerçant une pression psychologique.

Une telle stratégie a d’ailleurs été observée lors de l’intervention russe en Syrie, souligne Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2 et spécialiste du conflit syrien : «En Syrie, l’objectif des Russes à Alep et à la Goutha, était d’ouvrir des couloirs humanitaires pour que les civils partent avant de donner l’assaut. Les rebelles ont donc empêché les civils de partir pour éviter les bombardements sans retenue et l’assaut. Mais le cas ukrainien est différent. À mon avis, l’objectif russe, d’un point de vue militaire, est de maintenir la population ukrainienne à Marioupol pour affaiblir la défense ukrainienne et les pousser à négocier. Les civils sont une charge pour l’armée ukrainienne : il faut les nourrir, les protéger.»

«D’où vient la mauvaise volonté, difficile à dire. L’armée ukrainienne a-t-elle peur, une fois les civils partis, d’un bombardement à l’aveugle ou d’un assaut ? Côté russe, s’agit-il de pousser l’adversaire à accepter la reddition ?», s’interroge le chercheur.

En Syrie, pour reprendre les quartiers rebelles en Syrie, Moscou avait négocié de nombreux accords de couloirs d’évacuations, soufflant le chaud et le froid, autorisant leur ouverture pour les fermer sans préavis et les laisser exposés aux tirs.

Enfin, l’objectif russe pourrait être également de gagner du temps pour se repositionner dans la guerre, analyse dans un article Anna Borshchevskaya, chercheuse au Washington Institute spécialiste de la stratégie militaire russe en Syrie : «La longue expérience de Poutine dans la manipulation des cessez-le-feu et des accords humanitaires en Syrie donne de bonnes raisons de croire qu’il fera de même en Ukraine», écrit-elle. «Lorsque le Kremlin s’engage dans des négociations, il s’agit d’une tactique pour gagner du temps, repositionner ses forces opérationnelles et obtenir un plus grand pouvoir stratégique.»

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