Qui est Philippe le Hardi, véritable légende du vignoble Bourguignon ?

Depuis la nuit des temps, rétablir la paix mérite de tenter le tout pour le tout. S’asseoir à une table, discuter, argumenter. Même si l’issue ne se révèle pas concluante et les pourparlers échouent. S’agissant de Philippe le Hardi (1342-1404), il ne peut lui être reproché de n’avoir pas essayé de faire cesser la Guerre de Cent ans en offrant ce qu’il possédait de meilleur : son vin. En 1375, lors d’une tentative de négociations entre Anglais et Français réunis à Bruges, le duc de Bourgogne fait généreusement livrer son or rouge pour réchauffer les cœurs et les gosiers des négociateurs. «J’aime à dire que cela n’a pas marché puisque la guerre s’est poursuivie jusqu’en 1453 », commente le docteur en Histoire médiévale à l’université de Bourgogne, Guillaume Grillon. «Les vins servis seraient-ils à remettre en cause ?» fait semblant de s’interroger le médiéviste. 

Chercheur associé au Laboratoire ARTeHIS (Archéologie, Terre, Histoire, Sociétés) et coauteur de Vignes et vins de Talant, 800 ans d’histoire en Bourgogne (éditions Faton), Guillaume Grillon nous raconte l’anecdote pour nous mettre en garde sur les jugements de valeur. La qualité du vin servi aux négociateurs par le pro français et très puissant duc de Bourgogne ne saurait être décrite selon les critères actuels. Quel caractère attribuer à un vin «rampant comme un écureuil de sous-bois» ou «piquant comme l’alène (l’aiguille) du cordonnier» ? Aussi poétiques soient-elles, nous serions bien incapables d’interpréter ces rares notes de dégustation établies au XIVe siècle. D’autant que «le référentiel s’est inversé». Pour un homme médiéval, le vin de lieu qui reflète le terroir comme on l’aime aujourd’hui, serait proprement imbuvable. «Le goût de sa terre ? Impensable. D’ailleurs, on mélangeait allégrement les provenances». Quatrième fils de Jean le Bon et Bonne de Luxembourg, le très courageux Philippe II dit «le Hardi» pour avoir, à 14 ans, protégé son père d’une issue fatale lors de la bataille de Poitiers contre les Anglais en se précipitant vers lui et hurlant «Père, gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche !» possédait une vingtaine de châteaux dans son duché de Bourgogne. Dont, certainement le domaine de Santenay, acquis en 1997 par le Crédit Agricole. Propriété viticole de 98 hectares aujourd’hui, s’étendant de Gevrey-Chambertin au nord à Mercurey au sud. Soit, 35 climats, 17 appellations, 2 monopoles, 14 premiers crus et 2 grands crus. La totalité renommée Domaine château Philippe le Hardi en Juillet 2021 pour «unifier et clarifier le message», explique son directeur, Jean-Philippe Archambaut. 

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En plus des châteaux, le descendant des Valois possédait également quatre domaines viticoles clairement identifiés : 25 hectares à Talant (ouest de Dijon), 50 ha à Chenôves (sud de Dijon), 15 ha dans la châtellenies de Beaune-Pommard-Volnay au sud de Beaune dont 5 ha en Corton et, 17 ha à Germolles (Saône-et-Loire), place forte restaurée à grand frais pour l’offrir à sa femme Marguerite de Flandres épousée fastueusement en 1369 en l’église de Saint-Bavon à Gand. 

Les raisins de ces quatre domaines sont vinifiés ensemble sans tenir compte de leur origine géographique. On leur ajoute même des raisins achetés à d’autres vignerons tant la demande pour le «vin de Messire le duc» est forte. «Le meilleur vin de la chrétienté», clame haut et fort son propriétaire. «Il sait qu’il fait du grand vin, le revendique, en sert sur les plus belles tables de Flandres et de Bourgogne, l’offre à ses hôtes de marque, au roi de France, au pape. Tous ceux qui s’arrêtent au palais ducal repartent avec ses jus, le cardinal de Paris, le cardinal de Savoie etc», explique Guillaume Grillon. À l’occasion de la naissance de son fils, le futur Jean Sans Peur, 30 000 bouteilles ont été consommées à la table ducale entre le 23 mai et le 10 octobre 1371. C’est-à-dire 190 litres par jour pour fêter l’héritier. «C’est considérable, même si les vins titraient moins qu’aujourd’hui, que la population n’avait pas la même corpulence et, que le vin était une boisson bien plus saine que l’eau souvent croupie dont on se méfiait en ces périodes d’épidémies de peste». 

La Bourgogne fait du grand vin depuis le Xe siècle. Ce n’est pas nouveau. Mais n’oublions pas que la viticulture moderne date du XVIIIe. Au XIVe, «l’essentiel était de parvenir à produire du vin malgré les aléas climatiques et pouvoir le garder suffisamment longtemps pour qu’il soit bu. C’est-à-dire un an pour les vins jeunes dégustés avant la vendange suivante, deux ans pour les vins dits vieux». Bien sûr, ceux du duc étaient des produits de grand luxe. Et son union avec Marguerite de Flandres a considérablement étendu leur commerce aux régions opulentes de la Flandre et du nord (Pays-Bas, Belgique, Normandie). Y consommer ses précieux jus vaut signe d’allégeance. «Il en est le meilleur promoteur. Les vins servaient à asseoir sa supériorité et sa fortune. Donc, plus ils se vendaient chers plus ils remplissaient ses caisses». Sachant que seul le passage sous le Pont de Sens valait qualification de «vin de Bourgogne», leur prix était calculé en fonction de la distance parcourue mais aussi de leur qualité. D’où l’ordonnance de 1395. Pièce maîtresse de la Bourgogne viticole et mono-cépage d’aujourd’hui, elle est sujet à malentendu. On y lit «qu’il faut arracher le très déloyal et très mauvais plant venu de gamay duquel mauvais plant provient grande abondance de vin», résume Guillaume Grillon. Le chercheur confirme que le texte témoigne d’une crise entre Philipe le Hardi souhaitant promouvoir un vin de qualité supérieure en petite quantité (donc, cher) et les vignerons préférant produire en grande quantité. Mais Philippe Grillon s’étonne d’y voir figurer le gamay. «À l’époque, le cépage n’a ni valeur, ni propriété particulière. Il est rarement mentionné. Ici, le gamay semble tombé du ciel donnant l’impression qu’il y en a partout alors qu’il n’y en a pas trace». Plus étrange encore, le fait d’avoir interprété cette ordonnance telle une injonction à favoriser le pinot noir. «On sait qu’il est très ancien, père de tous les cépages français avec le gouais. Mais nulle part dans le texte, il n’est dit qu’il fallait en planter». Aujourd’hui pourtant, c’est lui, le mono-cépage roi de la Bourgogne. 

Domaine Château Philippe le Hardi www.philippelehardi.com

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