six mois après la chute de Kaboul, la crise humanitaire et sociale s’aggrave

FOCUS – Depuis l’arrivée des talibans au pouvoir, la crise politique et économique a entraîné une situation humanitaire sans précédent.

Avant le 15 août 2021, plus de la moitié des afghans vivait déjà sous le seuil de pauvreté. Depuis la prise de Kaboul par les talibans, la situation ne fait qu’empirer. Le pays, privé d’aide internationale dont il est largement dépendant, a perdu 80% de ses revenus. Conséquence : les salaires chutent, les prix augmentent, la malnutrition s’accélère, le travail des enfants s’étend et les hôpitaux saturent. Le Figaro fait le point sur la crise humanitaire et sociale en Afghanistan, six mois après le retour au pouvoir des talibans.

Une malnutrition généralisée

Dans un rapport publié fin décembre, l’ONU alertait déjà la communauté internationale: sans action de sa part, «55% des afghans risquent de ne plus avoir assez de nourriture et pourraient souffrir de famine dans les six prochains mois». Autre chiffre alarmant, environ 130.000 enfants risqueraient de mourir de malnutrition si leurs conditions de vie n’étaient pas prises en charge.

«Les villes sont moins touchées par la malnutrition que les zones rurales», analyse l’ONG Action contre la faim. Le sud du pays est particulièrement impacté parce qu’en plus de la crise économique et politique, la région souffre de grandes sécheresses. «C’est une zone qui est à 90% agricole. On voit donc des villages entiers abandonnés au profit des villes, où l’on trouve encore un peu de nourriture».

Mais, dans les villes comme Kaboul, si les marchés proposent des denrées alimentaires, rares sont les Afghans qui peuvent en acheter. Des centaines de milliers d’entre eux sont aujourd’hui au chômage, et les fonctionnaires ou le personnel des administrations ne reçoivent plus de salaire. L’arrêt brutal des financements a également provoqué une crise des liquidités : les retraits sont limités à 400 dollars par semaine, dans les quelques banques qui détiennent assez de fonds.

Le coût des denrées a quant à lui explosé: «Le prix d’aliments classique a doublé voire triplé. Au lieu d’être rémunéré avec des salaires, certains sont payés avec un sac de blé», relate Karim Pakzad, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste de l’Afghanistan. «Devant les boulangeries, on peut voir des femmes assises par terre, dans la neige, en attendant qu’un homme bienfaiteur qui a de l’argent leur donne un morceau de pain». En résulte des situations extrêmes, comme celle de ce couple dans l’ouest du pays qui, il y a quelques mois, mettait en vente leur fille pour pouvoir se nourrir.

Les femmes et les enfants en première ligne

Les enfants sont en première ligne de cette crise humanitaire. Notamment parce que, faute d’argent, leurs parents les sollicitent pour travailler. «La priorité ce n’est plus d’aller à l’école, c’est de manger», explique Karim Pakzad selon lequel «dans les grandes villes, des centaines de milliers d’enfants travaillent. On retrouve par exemple des jeunes filles qui attendent dans le froid de pouvoir nettoyer les chaussures de passants». D’ailleurs, pour le chercheur, «même si la situation s’améliorait dans le pays, les enfants ne retourneraient pas à l’école: ils ont été séparés trop longtemps des institutions scolaires».

Malgré le contexte, les écoles ont progressivement rouvert mais dans des conditions particulières. Les jeunes filles doivent être séparées des garçons dès le secondaire, et seules les enseignantes femmes peuvent enseigner aux élèves féminines. Les règles seront les mêmes dans les universités, qui doivent rouvrir le 21 mars. Mais le pays manque cruellement d’enseignants. «Depuis six mois, 640 professeurs d’université ont fui le pays pour les pays voisins, l’Europe ou les États-Unis. Qui reste ici pour enseigner ? Sûrement des talibans qui enseigneront la charia», déplore le spécialiste.

Les femmes, quant à elles, voient leurs droits et libertés réduits à peau de chagrin. Les mesures et restrictions à leur encontre se multiplient. «Depuis quelques années, les jeunes avaient l’habitude de fêter la Saint-Valentin. Mais les talibans les ont mis en garde : chaque garçon et fille surpris en train de marcher ensemble ce jour-là seraient systématiquement arrêtés et se verraient remettre un contrat de mariage», raconte Karim Pakzad. Avant de poursuivre: «Ça peut être deux amis, ou deux cousins, ils seront mariés de force».

D’autres décisions s’appliquent quotidiennement : l’interdiction de prendre un taxi seule, d’exercer un «long trajet en ville seule», de diffuser des séries télévisées incluant des femmes ou encore l’obligation de porter un hijab. Plusieurs métiers leur sont néanmoins autorisés, dès lors qu’une stricte séparation entre les hommes et les femmes est exercée. À l’hôpital par exemple, les médecins et infirmières ne sont autorisés à ne s’occuper que des femmes. «Vous voyez, à l’intérieur des cliniques, des talibans armés qui veillent à ce que les femmes ne s’occupent pas d’hommes», décrit le chercheur.

Les hôpitaux affaiblis

Les hôpitaux et le système de santé ont eux aussi été fragilisés par la crise. «Ils n’étaient déjà pas capables de répondre aux besoins avant la prise des talibans», raconte Filipe Ribeiro, représentant de Médecins sans frontières en Afghanistan. Mais avec une rupture des financements du jour au lendemain, le système peine davantage à se maintenir. Conséquence directe : des pans entiers du système de santé ne sont plus financés du tout. Parmi eux, «les hôpitaux spécialisés comme ceux qui prennent en charge la toxicomanie, la tuberculose, les services d’oncologies, les centres Covid, énumère Filipe Ribeiro. Seul l’accès aux soins de santé primaires et secondaires est à peu près maintenu».

Pour autant, cet accès n’est pas garanti pour l’avenir: «Les financements des services et des hôpitaux ne durent que quelques mois, poursuit le représentant avant de conclure. Nous savons par exemple que le système avec lequel nous travaillons est assuré jusqu’en juin. Mais après? Et si des équipements manquent ou tombent en panne? Nous n’avons aucune perspective, aucun moyen de savoir si les hôpitaux aujourd’hui ouverts le resteront».

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