une démonstration de force plus qu’un «game changer»

ENTRETIEN – La Corée du Nord affirme avoir lancé un missile balistique depuis un sous-marin, une avancée technologique majeure. Mais le chercheur Antoine Bondaz appelle à «relativiser un peu cet essai».

Antoine Bondaz est directeur du programme «Corée» à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Il est spécialiste de la Chine, de Taïwan et des deux Corées.

La Corée du Nord a affirmé mercredi 20 octobre avoir lancé un missile balistique depuis un sous-marin ce qui, si l’information était confirmée, permettrait à ce pays doté de l’arme nucléaire d’avoir une capacité de seconde frappe. Ce test pourrait constituer une avancée technologique considérable au moment où les deux Corées, toujours techniquement en guerre, semblent lancées dans une course à l’armement et que le dialogue Washington-Pyongyang est à l’arrêt.

Le Figaro.- L’annonce de la Corée du Nord est-elle crédible ?

Antoine Bondaz.- Elle l’est, même s’il conviendra évidemment d’analyser en détail les images, et potentiellement la vidéo, présentées. Le pays développe un programme de missile balistique mer-sol (SLBM) depuis de nombreuses années, et a déjà réussi plusieurs essais de SLBM par le passé, notamment en 2016 et 2019. Comme souvent en Corée du Nord, ces développements ne sont pas une surprise car ils sont annoncés en amont par le pays. Le développement de SLBM est mentionné officiellement depuis 2015 au moins, et des SLBM encore jamais testés ont paradé lors du défilé militaire d’octobre 2020.

Le discours de Kim Jong-un en janvier 2021 est un autre exemple car il y annonçait, par exemple, le développement de planeurs hypersoniques, de missiles de croisière ou encore la modernisation de sous-marins de taille moyenne. De plus, le SLBM testé hier était apparu il y a quelques jours lors de la visite de Kim Jong-un à une exposition d’armement sans précédent à Pyongyang. Il est donc fondamental de revenir aux déclarations mais aussi plus largement à l’ensemble des messages que la Corée du Nord envoie, directement ou indirectement, à la communauté internationale.

Le lancement d’un tel missile serait le signe d’une véritable avancée technologique. Qu’est-ce que cela change ?

Sur le plan purement technologique, et en l’attente d’éléments techniques complémentaires, il faut peut-être relativiser un peu cet essai. Le pays a déjà développé et testé deux SLBM : le premier, le Puguksong-1, près d’une dizaine de fois, avec différents types d’essais, entre 2014 et 2016, et le second, le Puguksong-3, en 2019. Le nombre d’essais depuis un sous-marin est beaucoup plus réduit puisque jusqu’à présent, seul le Puguksong-1 avait été testé dans cette configuration en 2016, après de multiples essais au sol et à partir de barges immergées. L’essai de 2019 avait, lui, été réalisé à partir d’une barge immergée. Cela signifie que la Corée du Nord est suffisamment confiante dans la fiabilité et la sécurité de ce nouveau SLBM pour le tester directement depuis un sous-marin.

D’ailleurs, notons que c’est le même sous-marin qui a été utilisé pour les essais de 2016 et 2021. Ce nouveau SLBM pourrait donc être une version mer-sol de missiles courte portée à propulsion solide testés ces trois dernières années, le KN-23, et donc être un modèle assez différent, bien plus petit par exemple, de ceux testés précédemment. Cela démontre notamment que le pays maîtrise de mieux en mieux les technologies de propulsion solide.

Qu’est-ce qu’illustre cette nouvelle démonstration de force ?

Cela démontre tout d’abord que le programme balistique nord-coréen se poursuit malgré les multiples résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies et les sanctions internationales. Ce n’est en rien une surprise et le pays a réalisé des douzaines d’essais depuis 2019. Sur le plan purement militaire, le développement de ces SLBM pose évidemment problème à la Corée du Sud, au Japon et à la présence américaine dans ces deux pays. Cependant, les sous-marins nord-coréens capables de lancer ces missiles restent très vulnérables en cas de conflit, et l’essai d’hier n’est pas en soi un «game changer».

Notons que Kim Jong-un n’a pas assisté à cet essai.

Antoine Bondaz, chercheur à la FRS

Cet essai contribue ensuite au techno-nationalisme nord-coréen. Le régime peut en effet se vanter de parvenir à développer des capacités militaires relativement modernes, dont peu d’États disposent, et ainsi accroître sa légitimité aux yeux de la population. C’est aussi important dans le rapport de force tant militaire que politique avec la Corée du Sud alors que le voisin a également testé, avec succès, un SLBM il y a quelques semaines.

À voir aussi – Washington condamne le lancement d’un missile de la Corée du Nord et appelle au dialogue

Cependant, contrairement à l’essai de 2019, notons que Kim Jong-un n’a pas assisté à cet essai, ni Pak Jong Chon d’ailleurs. Ce dernier est un maréchal nord-coréen, membre des plus hautes instances du Parti du travail de Corée, qui a directement été impliqué dans le développement du programme balistique nord-coréen ces dernières années. Peut-être que le gouvernement nord-coréen espère atténuer le caractère provoquant de cet essai et ne pas empêcher la reprise du dialogue.

Que sait-on actuellement de l’arsenal nord-coréen ?

L’arsenal balistique nord-coréen se diversifie de façon accélérée, et même fulgurante. Alors que la Corée du Nord de Kim Il-sung et Kim Jong-il, le grand-père et le père de Kim Jong-un, avait réalisé 31 essais balistiques entre 1984 et 2011, la Corée du Nord de Kim Jong-un en a réalisé plus de 130 en dix ans… Les zones de lancement de ces missiles se sont multipliées également, de quelques-unes pendant trois décennies, à des dizaines désormais. Certains sont lancés de nuit, et en série, avec un objectif clair : crédibiliser les capacités militaires du pays.

Surtout, la Corée du Nord a multiplié les types de missiles tant du point de vue de leur portée, de la courte portée à la portée intercontinentale, que du point de vue de leur propulsion, liquide ou solide. Ces missiles sont également désormais beaucoup plus précis, notamment les missiles courte portée, et peuvent suivre des trajectoires de tir spécifiques, qui compliquent leur interception par la défense antimissile sud-coréenne ou américaine.

Il est fondamental que le Conseil de sécurité réagisse, il en va de la crédibilité de l’ONU.

Antoine Bondaz, chercheur à la FRS

Ces missiles sont, pour la plupart, essentiels pour renforcer la capacité de dissuasion nucléaire nord-coréenne, et les SLBM nord-coréens sont considérés comme des missiles stratégiques pouvant emporter des armes nucléaires. En cela, il faut rappeler que le programme nucléaire nord-coréen se poursuit. Le pays continue d’enrichir de la matière fissile, d’assembler des armes, et donc d’accroître son arsenal.

Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit en urgence cet après-midi pour discuter de ce nouvel essai. Que peuvent-ils bien y faire ?

Il est fondamental que le Conseil de sécurité réagisse, comme il l’avait fait en 2019 en publiant une déclaration. Il en va de la crédibilité de l’ONU en respectant les résolutions que le Conseil a lui-même voté ces quinze dernières années, et donc Chine et Russie comprises, et qui interdisent à la Corée du Nord de développer des capacités balistiques. Il faut aussi espérer, et c’est important, que l’Union Européenne réagisse, comme après l’essai de 2019, ce qui permettrait de démonter la cohésion entre États membres et surtout la priorité continue de l’UE à la non-prolifération nucléaire et balistique.

Alors évidemment, réagir n’est pas suffisant pour convaincre la Corée du Nord à arrêter ces essais, mais cela reste indispensable. Au-delà, il faut évidemment trouver des moyens de relancer les négociations entre les États-Unis et la Corée du Nord, et dans ce cadre, certains pays européens peuvent jouer un rôle de facilitateur ou d’intermédiaire, comme le fait la Suède depuis plusieurs années.

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